DROITS HUMAINS Mehdi, Algérien de 22 ans, a été renvoyé en CRA après une tentative de suicide. Un silence délibéré de la préfecture de Paris pour tenter de camoufler des conditions d'enfermement inhumaines.
Au centre de rétention administrative de Vincennes, « tout le monde devient fou » Enquête capitale de @lhumanitemidcp2 qui met en lumière des conditions d'enfermement inhumaines. pic.twitter.com/cHiBTeiUB7
— framafad paca corse (@WaechterJp) February 13, 2025
C'est une histoire symbole des conditions de plus en plus inhumaines infligées aux étrangers placés en centre de rétention. Mehdi, jeune algérien de 22 ans, enfermé depuis le 15 décembre 2024, a été remis en rétention, malgré une tentative de suicide survenue début janvier. « Ce jour-là, j'ai tapé à la porte pendant plusieurs heures. Il n'y avait aucune raison que je sois enfermé dans cette pièce. C'était injuste et j'étais désespéré », se justifie-t-il au téléphone, depuis le centre de rétention administrative (CRA) de Vincennes, dans le Val-de-Marne. Placé à l'isolement à la suite d'une dispute avec une des fonctionnaires de la police de l'air et des frontières (PAF), le jeune homme avait tenté de se pendre avec un lacet.
Retrouvé inconscient dans sa cellule et immédiatement conduit à l'hôpital Cochin à Paris, il est alors plongé en coma artificiel pendant plus de vingt-quatre heures. À son réveil, « devant un risque suicidaire important », selon le rapport d'hospitalisation, Mehdi est admis dans un service psychiatrique. Mais, malgré une infection pulmonaire persistante et des réactions inquiétantes aux différents médicaments psychoactifs qui lui sont prescrits, il est reconduit en rétention dès le lendemain …
"C'EST DEVENU SYSTÉMATIOUE DEPUIS LA CIRCULAIRE RETAILLEAU"
La semaine suivante, le 20 janvier, à la suite de différents vices de procédure et parce que « le préfet n'est pas en mesure d'assurer le rapatriement de l'intéressé vers son pays d’origine », le Juge des libertés et de la détention (JLD) ordonne la libération de Mehdi. La préfecture de Paris fait appel. « C'est devenu systématique depuis la circulaire d'octobre du ministre de I'Intérieur, Bruno Retailleau », dénonce Me Nina Galmot, l'avocate de Mehdi. Deux jour plus tard, la cour d'appel de Paris prononce la prolongation de l'enfermement dans le même CRA. L'ordonnance du jugement précise que le dossier présenté par la préfecture « ne contient strictement aucune pièce relative à l’hospitalisation » de Mehdi, mais aussi que la cour, sur ce point, a décidé de consacrer « le
secret médical, qui exclut que l'autorité administrative soit destinataire des éléments médicaux résultant de la mesure d’hospitalisation ».
Cependant, le choix de faire silence sur la tentative de suicide semble plutôt relever d'une stratégie délibérée de la préfecture. « Lors de ma visite du CRA, quand j'ai essayé d'avoir des informations sur le sujet auprès des services médicaux, on m'a répondu qu'il n'y avait eu aucune tentative de suicide depuis le mois de novembre », indique la sénatrice écologiste Anne Souyris. En novembre dernier, pourtant, un ressortissant argentin, conduit à l'hôpital après une tentative de suicide et replacé lui aussi en CRA, a mis fin à ses jours soixante douze heures après son retour. Force est de constater que ces gestes de détresse se multiplient de la part de personnes placées en rétention à Vincennes.
Le parcours de Mehdi, depuis son arrivée en France, en 2016, laisse peu de doute sur le désarroi dans lequel il peut se trouver. « Il avait 16 ans quand il m'a rejoint, raconte son père, médecin gériatre dans le nord de la France depuis 2015. Je l’ai immédiatement inscrit au collège. Par la suite, il a obtenu un CAP de service aux personnes et vente en espace rural. » Mehdi a également validé un certificat de compétences de citoyen de sécurité civile et a fait du bénévolat aux Restos du coeur. Mais le jeune homme a aussi eu affaire plusieurs fois à la justice, pour des délits qui l'ont mené deux fois en prison.
"C’est le résultat de l'acharnement dicté par un racisme d'État à l'égard des Algériens, s'insurge une proche de Mehdi qui préfère conserver l'anonymat. Lorsque le tribunal administratif de Lille a ordonné l'annulation de sa première OQTF, en 2021, la préfecture devait lui remettre un récépissé avec autorisation de travail. Sauf que ce document ne lui a jamais été remis. » Pour subvenir à besoins, Mehdi s'est alors lancé dans des petits trafics et s'est fait attraper. « Il fallait que je me débrouille », confirme-t-il. Ce qui lui a valu de passer quelques mois derrière les barreaux. Placé en rétention à Lille, Mehdi doit dire adieu à la formation d’aide-soignant pour laquelle il travaillait dur.
« Le résultat de l'acharnement dicté par un racisme d’État à l’égard des Algériens. »
Un proche de Mehdi
Depuis l'été 2023, enchaînant un temps d'incarcération, un séjour au CRA de Lyon, une assignation à résidence puis son retour en rétention à Vincennes, le jeune homme n'aura bénéficié que de trois semaines de liberté. « C'est pendant cette période, en décembre 2024, que sa mère, professeure de philosophie en Algérie, est venue lui rendre visite, précise son amie. C'est en allant la chercher à la gare du Nord qu'il a été arrêté, à nouveau. Elle n'a pu le voir qu'en lui rendant visite en rétention. »
Détenteur d'une carte de séjour de dix ans, le père de Mehdi est aujourd'hui engagé dans une procédure de naturalisation. Son statut professionnel qui, malgré ses diplômes de médecine, le cantonne à vivre dans la précarité, ne lui a pas permis d'accueillir convenablement Mehdi à son arrivée. Ce qui a, en partie justifié son placement dans un foyer de l'Aide sociale à l'enfance, lorsqu'il était mineur. « Depuis dix ans, j'enchaine les CDD dans les hôpitaux du nord de la France, explique ce praticien à diplôme hors Union européenne (Padhue), l'un de ces médecins étrangers au rôle si décisif pour la santé publique en France. Nous demandons depuis des années de pouvoir exercer normalement en étant inscrit à l'ordre des médecins. » Aude- là de cette situation personnelle, le déni de la compétence de ces médecins, pharmaciens, dentistes ou sages-femmes met en péril l'accès aux soins de milliers de patients. « Voilà plus d'un an que le président Macron a promis la validation des Padhue, et pourtant, rien n'a changé, s'insurge le Dr Abdelhalim Bensaldi, vice-président de I'Ipadecc, association qui lutte pour la régularisation des médecins à diplôme étranger. Face aux promesses non tenues et à l'inaction des autorités, une grève devient inévitable. »
"Il Y A PEU DE CHANCES OU'ON LE LIBÈRE"
Mehdi, lui, saura s'il devra passer un troisième mois derrière les barbelés du CRA de Vincennes, le jour de son vingt-troisième anniversaire, le 23 février, et de sa prochaine audience. « Il y a peu de chances qu'on le libère, s'inquiète son avocate. Une mission consulaire est prévue le 26 février. Elle ne devrait pas aboutir. Les délais sont courts et les relations avec l'Algérie rendent la délivrance du laissez-passer nécessaire à son expulsion quasiment impossible. » Mais les nouvelles dispositions de la loi Darrnarmin et les récentes surenchères de Bruno Retailleau ont pour conséquences de multiplier les mesures de rétention, même lorsque l'éloignement a peu de probabilités d'être mis en œuvre.
« Avant janvier 2024, Mehdi aurait été concerné par la clause de protection, supprimée par la nouvelle loi immigration », complète Maître Nina Galmont. Le jeune homme vit en France depuis plusieurs années. Il a été scolarisé. Il est diplômé, parle très bien français. Comme son père, il est parfaitement intégré ... « Mais, désormais, les préfets s'appuient sur de tout petits délits pour invoquer la notion de "menace à l'ordre public" introduite dans la nouvelle législation, poursuit-elle. Même sans qu’il y ait une condamnation par la justice, les préfectures utilisent ce prétexte pour la mise en place de plus en plus de mesures d’éloignement. »
« Les préfets s'appuient sur de tout petits délits pour invoquer la notion de "menace à l'ordre public".»
Me NINA GALNOT, AVOCATE DE MEHDI
Une politique qui a pour conséquence le détournement de la rétention administrative à des fins répressives.
« Beaucoup enchaînent les placements en CRA, alors qu'ils ne peuvent pas être expulsés, dénonce, à son tour, la sénatrice Anne Souyris. Ils font trois mois, sortent et y retournent. La plupart de ceux que j'ai rencontrés disent que c'est pire que la prison. Les services médicaux, à Vincennes, m'ont aussi indiqué que 100 % des retenus reçoivent des médicaments pour les aider à dormir. Tout le monde devient fou dans ces lieux ... » Et d'ajouter: « C'est indigne d'une démocratie. » •
EMILIEN URBACH
l'Humanité MERCREDI 12 FÉVRIER 2025