À la maison centrale, les agents "sont en danger de mort"
ENTRETIEN Quelques jours après la prise d’otage, le surveillant Thomas Forner revient sur les conditions de travail des personnels pénitentiaires, confrontés à des profils de détenus qui n’ont, selon lui, pas leur place dans l’établissement.
ARLES
— framafad paca corse (@WaechterJp) January 11, 2025
À la maison centrale, les agents "sont en danger de mort" Témoignage d’un surveillant recueillir par @laprovence pic.twitter.com/NWJaqMQXHB
Propos recueillis par Ludovic TOMAS
Affecté à la maison centrale d’Arles depuis 2012, le surveillant Thomas Forner a été un témoin actif de la prise d’otages de vendredi dernier. Également secrétaire de région Ufap-Unsa Justice, il tire une nouvelle fois la sonnette d’alarme sur la situation de l’établissement pénitentiaire.
Comment avez-vous vécu la prise d’otages de vendredi dernier ?
Je l’ai vécue de l’intérieur, avec un visu sur les otages et le preneur d’otages. J’étais l’un des premiers intervenants, faisant partie de l’équipe locale de sécurité. C’est nous qui avons sécurisé les lieux et donné l’assaut dans les premiers temps. Cela a été très éprouvant pour les otages et pour les personnels présents même si on l’a déjà vécu auparavant.
En 2013, un gradé avait été pris en otage par un détenu avec une arme artisanale (lire ci-dessous). Les schémas se ressemblent car les faits graves se répètent dans la maison centrale d’Arles, n’en déplaise à notre administration.
Comment expliquez-vous la régularité des incidents ?
Cela fait treize ans que j’ai été affecté à la centrale d’Arles et que je soulève les mêmes problématiques.
Quand Sébastien Cauwel, le directeur de l’administration pénitentiaire (Dap) du ministère de la Justice, est venu en octobre dernier, je lui ai annoncé qu’on allait avoir un incident très grave dans très peu de temps, ça n’a pas raté.
Le Dap est revenu mardi et je lui ai répété ce que je lui ai dit il y a trois mois, sans qu’il en prenne la pleine mesure puisque rien n’a changé. On n’a pas eu pour autant de renfort d’effectifs, on est toujours en grande difficulté pour la gestion des détenus psychiatriques et violents. Nous sommes confrontés à une multitude de profils qui n’ont rien à voir les uns des autres.
"J'avais annoncé un incident très grave dans très peu de temps."
Quels sont-ils ?
On a des détenus de droit commun qui ont un comportement correct, et c’est la majorité, mais aussi des narcotrafiquants, des détenus radicalisés, d’autres qui sortent d’unités de détenus violents. Il y a environ 35% de cas psychiatriques, capables de reproduire les faits qui ont eu lieu vendredi dernier. Cela demande donc énormément d’attention, d’observation. C’est épuisant moralement et psychologiquement.
Les personnels de cette prison sont réellement en danger de mort. Et il y a une inaction totale des pouvoirs publics. Lundi encore, on a reçu un détenu fou qui relève de ce qu’on appelle une mesure d’ordre et sécurité. Cela signifie qu’il est transféré d’une autre structure pour laquelle il était ingérable. On continue d’accueillir ce type de profil, quelques jours seulement après une prise d’otages. Il faut rappeler qu’une maison centrale est censée n’accueillir que des très longues peines. Aujourd’hui, à Arles, ce n’est plus le cas.
Pourquoi ces détenus dangereux sont-ils transférés à la maison centrale d’Arles ?
Parce que l’administration estime que le nombre de détenus ici est bien inférieur à celui d’un centre de détention et qu’on est soi-disant dans un établissement sécuritaire. C’est faux. Ce qu’on appelle sécuritaire, c’est quatre miradors et un peu plus de barbelés que dans d’autres structures. Les surveillants ne sont pas plus équipés, pas mieux formés.
Comment expliquez-vous qu’après la prise d’otages le procureur de la République a estimé que le détenu n’était a priori pas un profil psychiatrique ?
Cela m’interroge. Il n’y avait qu’à regarder son dossier. Il avait déjà été placé en UMD, unité pour malade difficile. Sa garde à vue a d’ailleurs été levée pour qu’il soit placé en psychiatrie au centre hospitalier de Montfavet.
Dans quel état d’esprit viennent travailler les surveillants ?
En moins de dix ans, quasiment 70% de l’effectif a été renouvelé. Personne ne veut venir travailler à la maison centrale d’Arles. On n’a aucune demande d’affectation à part des collègues qui veulent se rapprocher pour des raisons familiales. On recrute essentiellement des sorties d’école, donc des agents stagiaires ou peu expérimentés. C’est sans doute unique en France aujourd’hui et ce n’était pas le cas il y a vingt ans. Cela prouve un malaise.
Personne ne veut venir travailler à la maison centrale d'Arles. ,,
Comment va votre collègue victime de la prise d’otage ?
Je l’ai régulièrement au téléphone. Pour être honnête, ce n’est pas facile. Il n’a pas encore eu le temps de prendre conscience de ce qui lui arrive et qu’on n’est pas passé loin d’un drame. Tout s’accumule : les rendez-vous avec les avocats, les auditions avec la brigade de répression du banditisme, les échanges avec l’administration… Je pense que le contrecoup va arriver.
Concrètement, qu’est qui a changé depuis vendredi dernier ?
Des mesures ont été mises en place de façon temporaire avec un appui des équipes régionales d’intervention et de sécurité. Une fois cette équipe partie, on reviendra à la normalité.
Les détenus bénéficient des avantages offerts par l’administration aussitôt l’incident terminé. Aujourd’hui, à Arles, quand un détenu qui a demandé son transfert ne l’obtient pas, la facilité pour lui est d’agresser un personnel de façon violente, de faire une prise d’otages ou une tentative de meurtre.
Quelles sont vos revendications ?
On doit faire en fonction de nos moyens. Qu’on arrête le mélange des genres. La solution est de créer des établissements spécialisés pour que la maison centrale d’Arles n’accueille qu’un seul et même public.
Il en existe pour des détenus violents ou psychiatriques dans d’autres régions. Je le réclame depuis plus de dix ans. Notre administration met clairement les personnels en danger, ça suffit !
Arles, prise d’otages : un précédent en 2013
Ces dernières années, les établissements de Salon-de-Provence, Luynes et Marseille ont également été le théâtre de prises d’otages par des détenus qui demandaient leur transfert.
Le 14 juin 2013, vers 13h40, à la maison centrale d’Arles, un homme de 38 ans, armé d’un couteau et d’une fourchette, prenait en otage un agent pénitentiaire. Fait particulier, un moniteur sportif avait proposé au preneur d’otage de prendre la place de sa victime initiale, pour la soulager. Trois heures d’angoisse qui se sont terminées, là aussi, sans violence, après la reddition du ravisseur. Libérable en 2027, le détenu a écopé de trois ans de prison supplémentaire. L’année suivante, en décembre, une autre prise d’otage avortée a coûté trois jours d’ITT et 13 jours d’arrêt maladie au surveillant agressé. À Salon-de-Provence, deux prises d’otage ont eu lieu à trois ans d’intervalle. La première, le 23 avril 2015, a vu un détenu du centre pénitentiaire menacer un deuxième, pendant une heure et demie, avec un morceau de verre.
Le 30 juillet 2018, c’est une infirmière psychiatrique qui est la cible d’un détenu de 25 ans, muni d’une lame de rasoir attachée à un manche de brosse à dents. L’agresseur, qui n’était pas connu pour des faits de violence, s’est rendu après trois heures de négociation. Il sera condamné à une peine de six ans de prison. Quant à son otage, elle s’en sortira sans blessure.
Aux célèbres Baumettes de Marseille, le 7 janvier 2014, ce n’est ni plus moins une adjointe de la directrice de l’établissement qui se retrouve otage d’un détenu de 35 ans. Une première.
Plus classique, le 5 juillet 2015, un détenu marseillais en séquestre un autre à l’aide d’un couteau, et veut parler à la télé… Plus récemment, le 21 mai 2024 au centre pénitentiaire de Luynes, près d’Aix-en-Provence, un détenu a profité d’une promenade pour prendre en otage trois autres prisonniers dans la cour. Il sera condamné à 30 mois de prison ferme.
La Provence - le 9 janvier 2025