Militant et engagé auprès des minorités, le producteur Ian Brennan sort un album gospel issu d’un enregistrement avec des détenus d’une institution carcérale du Mississippi. Le résultat foudroie tant par sa beauté que sa fragilité.
«PARCHMAN PRISON PRAYER» Geôle de vivre
— framafad paca corse (@WaechterJp) March 29, 2025
Militant et engagé auprès des minorités, le producteur Ian Brennan sort un album gospel issu d’un enregistrement avec des détenus d’une institution carcérale du Mississippi. @libe pic.twitter.com/NLTWVN5F3I
• ParJacques Denis
Comme un souffle qui enfle, les feulements d’un chœur poignant. Ambiance sensuelle, spirituelle, au diapason de cet enregistrement pas vraiment comme les disques qui s’entassent sur les plateformes. En guère plus de deux minutes, cette ouverture en forme de complainte atemporelle donne le ton d’une sélection qui se poursuit par un explicite Open The Floodgates of Heaven, sublime ballade en mode soulful, et se termine par Jesus Will Never Say No, un bon vieux cantique.
Un an après, le producteur Ian Brennan a reposé le micro là où il l’avait laissé en février 2023, au cœur de la prison de haute sécurité de Parchman Farm, une institution carcérale du Mississippi qui a peuplé l’imaginaire musical du pays : Bukka White comme Mose Allison, qui y firent un séjour, exorcisèrent leurs démons à travers un blues hiératique. Le temps d’un service dominical, Brennan a de nouveau su capter des vibrations habitées d’une «présence», notamment sous la forme du gospel transcendant les histoires de génération, malgré tout ce que charrie cette croix utilisée pour justifier la déportation et la ségrégation. «L’église a souvent été le seul endroit, le cas échéant, où les esclaves avaient le droit de s’exprimer et de jouir de la dignité. A bien des égards, aujourd’hui encore, dans la prison, les services religieux constituent un espace sûr permettant aux hommes de s’exprimer et de forger un sentiment de communauté», analyse le producteur.
«droit au cœur»
Ils sont douze hommes, âgés de 23 à 74 ans - certains ont pris perpète, d’autres devraient s’en sortir plus vite -, à avoir participé à cette nouvelle session. Une fois encore, il ne s’agit que de premières prises, sans aucune retouche, à la différence près que certains ont affûté leurs couplets et refrain. A capella ou accompagné, en chœur ou en solo, le résultat foudroie tant ces voix, la plupart dans leur plus simple crudité, vous collent des frissons. Comme lorsqu’au beau milieu de ce chapelet de gospels, J. Robinson déclame un rap suintant l’esprit saint, décharné à l’os et rythmé par le beatbox d’un autre jeune homme, incarcéré depuis plus de dix ans et pour encore un bon bout de temps. Et que dire Take Me To The King, une incantation dépouillée boostée d’un simple tambour. Brennan entend là un continuum naturel. «Le rap, c’est le blues moderne. Et le gospel est l’une des matrices du blues. La musique populaire est née de cette intersection complexe où la foi et l’hédonisme se heurtent.» A l’en croire, pour la plupart de ces durs au mal, le gospel est «quelque chose de familier depuis l’enfance auquel ils sont revenus plus tard dans la vie et dans lesquels ils ont trouvé du réconfort».
Tous étaient volontaires pour participer à ces sessions, qui auront demandé «plus de trois ans et des changements d’administration pour obtenir l’accès à la prison». Et ce dans un timing pour le moins serré : Ian Brennan eut droit en 2024 à quatre heures - le double de la première fois - pour tout mettre en boîte. Du coup, pas le loisir de délayer, il fallait y aller direct. A posteriori, l’urgence du moment s’avère l’occasion de fulgurances. «Les limites et les impératifs stimulent souvent la créativité et aident les personnes impliquées à se libérer des vanités et des concepts, pour aller droit au cœur», acquiesce ainsi le producteur dont les méthodes d’enregistrement le rapprochent du folk art, le DIY made in USA. «L’énergie qui vient de l’écoute de quelque chose qui commence à un moment précis et se poursuit jusqu’à ce qu’il soit réellement terminé fournit une texture et une tension qui manquent aux enregistrements "parfaits". Je crois vraiment que c’est dans les "erreurs" que résident l’humanité et l’individualité.»
Un tel positionnement le situe à l’exact opposé de la concentration d’une industrie du disque et plus encore des plateformes où la musique se consume et se consomme à grande vitesse. «Ces voix pourraient être d’aujourd’hui, du futur ou d’il y a deux cents ans. Cette atemporalité est la marque universelle de la valeur artistique : une musique qui ne poursuit pas le sommet éphémère des modes, avec une date d’expiration pré-estampillée, insiste celui qui a traité de cette question à plusieurs reprises dans des ouvrages, notamment en 2016 avec How Music Dies (or Lives), Field Recording and the Battle For Democracy in the Arts. La grande arnaque des médias a été de banaliser la musique pop alors qu’elle constitue l’une des forces de propagande les plus puissantes de la planète. Il n’y a rien d’innocent dans cette musique vide de sens.»
«documenter la vie»
Au-delà même des enjeux purement esthétiques, ses choix divergents de la bonne conformité traduisent une vision politique, à mille lieues de l’uniformisation du Make America Great Again, plus en phase avec une autre face des Etats-Unis, une histoire décrite par Howard Zinn. Populaire et non populiste. C’est de cette oreille qu’il faut entendre sa volonté d’enregistrer à Parchman, emblématique d’un système carcéral dont les chiffres rappellent que les conséquences de la ségrégation ne s’effacent pas en une génération. «Le Mississippi a le deuxième taux d’incarcération le plus élevé d’Amérique, a le taux de pauvreté le plus élevé et également le pourcentage le plus élevé de citoyens afro-américains de tous les Etats d’Amérique. Ces faits ne sont pas fortuits. Ils sont tous directement liés.»
A bientôt 60 ans, le natif d’Oakland - berceau des Black Panthers - n’en est plus à son coup d’essai. Dès 1996, il anima cinq durant un show «gratuit et organique» dans une laverie automatique de San Francisco. Ce n’était là que le début d’un engagement de tous les instants, organisant aussi des concerts caritatifs avec le renfort de noms - Kris Kristofferson comme Fugazi - tout en devenant un producteur reconnu par ses pairs, salué par l’académie des Grammy, pour un disque avec Tinariwen, enregistré en direct dans le désert du Sud-Est algérien quelques mois avant l’éclatement du printemps arabe.
Depuis, le chercheur de sons a multiplié les pistes au-delà du sillon américain, au Ghana comme au Sud Soudan, en Tanzanie comme en Roumanie, et ainsi de suite. Tout comme il se met du côté des perdants du système, au pays du roi dollar, Ian Brennan s’est toujours posté auprès des minorités opprimées par les pays totalitaires, fidèle aux luttes que mènent son épouse, la cinéaste et photographe italo-rwandaise Marilena Umuhoza Delli. Ensemble, ils mènent une recension des langues minoritaires, voire menacées d’extinction, qu’il se charge de graver dans la série Hidden Musics, histoire ne pas oublier. «La santé de toute société peut être jugée par la manière dont elle traite ses citoyens les plus vulnérables et les plus démunis. Nous avons la responsabilité éthique d’écouter les moins entendus.»
Ian Brennan enregistra ainsi voici dix ans à la prison centrale de Zomba au Malawi, capta Ustad Naseeruddin Saami, un rare chantre pakistanais, capable de gravir une échelle de 49 notes. «Il s’agit d’essayer de restaurer un certain équilibre de représentation pour les marginalisés, qui malheureusement sont souvent non seulement niés, mais même persécutés.» C’est le cas avec ces deux recueils dédiés aux condamnés de Parchman, qui forcément l’inscrivent dans les traces des Lomax, père et fils. Mais contrairement aux vénérables ethnomusicologues, qui se considéraient comme des «song catchers», lui se dit plus intéressé «à documenter la vie». «Mettre en avant les personnes impliquées et les placer sous le jour le plus honnête, mais le meilleur possible, doit être la première priorité, sans essayer à tout prix de préserver quelque chose de "traditionnel".» Contrairement à ces aînés, Ian Brennan ne croit d’ailleurs pas dans l’idée de pureté culturelle, tout comme il préfère se dire, avec malice, «cheerlader» quand on loue ses qualités de producteur. Toujours est-il que son action de médiateur permet d’offrir un espace de résilience possible.
Loin du bruit médiatique, la vraie résistance n’est-elle néanmoins pas dans le silence ? «Il est évident que la plupart des meilleures musiques jamais réalisées ne sont pas entendues au-delà de leur proximité physique immédiate. Tout simplement parce qu’elles sont conçues dans le but de communiquer de personne à personne à un moment précis, voire de méditer avec soi-même, et non dans la poursuite d’une reconnaissance extérieure au-delà de l’expérience elle-même. Et puisqu’il n’y a aucune trace, impossible qu’elles refassent un jour surface.» Voilà pourquoi Ian Brennan ne perçoit pas de raison d’espérer en plus de lendemains qui chantent autrement dans la phénoménale surabondance numérique : «Plus de 100 000 titres téléchargés quotidiennement sur Spotify, mais peu de probabilité que la crème atteigne le sommet, même avec le temps, comme cela a pu se produire avec Nick Drake, Big Star ou la version d’Apache de l’Incredible Bongo Band.»
chants des embastillés
Alors à quoi bon s’évertuer à témoigner d’autres réalités, comme avec ce second recueil dédié aux chants des embastillés ? Ou encore le prochain disque - d’ici cet été - de The Good Ones, trio multiethnique rwandais, «l’une des musiques les plus élégiaques et envoûtantes que j’ai jamais entendue, très proche du canon de Nick Drake et d’Astral Weeks. Nous devons nous rappeler que nous sommes au milieu de l’histoire et non à la fin. Toute croyance contraire n’est qu’une indulgence envers le narcissisme générationnel et constitue une insulte aux millions de personnes qui se sont sacrifiées pour nous permettre d’atteindre ce point de l’histoire. De plus, le pessimisme est une trahison envers les jeunes qui ont parfaitement le droit d’hériter de cette terre et de poursuivre la lutte à leur manière - espérons-le - meilleure.»
Libération, le 28 mars 2025