Livraison de drogue par drone, importation des guerres de gangs, menaces contre des agents… Les narcotrafiquants que cible Gérald Darmanin depuis sa nomination Place Vendôme font la loi derrière les barreaux. Article de la Tribune du Dimanche
Plongée dans les prisons passoires
— framafad paca corse (@WaechterJp) January 6, 2025
Livraison de drogue par drone, importation des guerres de gangs, menaces contre des agents… Les narcotrafiquants que cible Gérald Darmanin depuis sa nomination Place Vendôme font la loi derrière les barreaux. @LaTribune pic.twitter.com/gq3rxw2swn
• ÉMILIE BLACHERE
DERRIÈRE CES MURS, Hakim* est joignable sur son téléphone portable mais privilégie, avertit-il, « les appels en fin de journée via les réseaux sociaux, c’est plus prudent ». Condamné pour trafic de stupéfiants, le jeune homme, la vingtaine bien entamée, est incarcéré dans l’Est. Une fois par semaine, il se fait livrer de la drogue… par drone ! À l’écouter, c’est devenu banal. « C’est efficace, rapide, sécurisé ! jure-t-il. On m’a recommandé un droniste qui livrait dans d’autres prisons. Ici, on est trois à le faire bosser. » À chaque livraison, mêmes ruses, même tarif : 500 euros par aller-retour et par détenu. Le business, juteux, est sacrément bien rodé. « Dehors, un copain me prépare ma “boule”, raconte Hakim, un sac dans lequel je peux mettre jusqu’à 350 grammes : 100 grammes de cannabis et un téléphone ou deux smartphones. Avec le droniste, on décide d’un jour et d’une heure, je lui donne le plan de la prison, le lieu de décollage. Caché dans les bois, il expédie ma “boule” comme une petite abeille ! Je veux éviter le quartier discipline, du coup, je paye un mec pour la récupérer, un qui galère et qui ne me dénoncera jamais ! »
Presque chaque nuit, le même ballet bourdonnant. Des ombres furtives, à peine visibles, fendent l’air. « On ne les voit pas ; au mieux on les entend… », se désespère un surveillant perché sur son mirador, impuissant. Ces drones, dont certains équipés de caméra à vision nocturne, sont dotés d’un système d’attaches qui permet de suspendre des colis de 500 grammes maximum à des fils de pêche longs de 30 mètres. Les fenêtres des cellules, doublement sécurisées par des caillebotis – des grillages métalliques – et des barreaux, ne résistent pas aux livraisons à domicile. « Les prisonniers découpent les caillebotis avec des ustensiles tranchants artisanaux, rapporte le même agent, puis à l’aide d’un manche à balai ils attrapent leurs colis ; leurs barreaux sont assez larges pour les laisser passer. Certains se filment et postent les vidéos sur Internet… Preuve qu’ils ne craignent rien ni personne. »
« L’utilisation de drones en prison est une grande préoccupation, a assuré à nos confrères du Monde Jérôme Sentenac, chef du pôle stratégie de l’Office antistupéfiants. Selon nos observations, elle augmente de façon exponentielle d’une année sur l’autre : +250 % de 2021 à 2022 et +500 % entre 2022 et 2023. » La démocratisation de ces appareils a banalisé la pratique. Dans ces colis, on trouve surtout des stupéfiants, des téléphones, des cartes SIM, des clés wi-fi, parfois des grinders – de petits hachoirs souvent détournés pour déchiqueter du cannabis. Mais aussi des menus McDo, des sushis, et même un poisson rouge vivant dans une poche d’eau ! C’est toujours le même modus operandi : un « pilote » qui drone et un « conducteur » qui mène le coursier sur les lieux du décollage à plusieurs kilomètres de la prison et qui surveille les alentours. Dans le milieu carcéral, on les appelle aussi des « Uber shit ». Des équipes discrètes, parfois détachées du trafic de drogue, vendant leurs services sur les réseaux sociaux, en particulier sur Snapchat. Deux d’entre elles, « Air Colis » et « Drone2France », fournisseurs d’une quinzaine de prisons en France et en Belgique, ont été démantelées l’année dernière. Mais il y en aurait encore des dizaines à l’œuvre dans la nature, forçant les autorités à réagir et surtout à s’équiper. Sur les 187 établissements pénitentiaires, seuls 49 sont dotés de systèmes antidrones censés brouiller les fréquences.
Des dispositifs extrêmement onéreux : autour de 16 millions d’euros par an. Selon l’administration, 475 attaques de drones au-dessus des prisons équipées de ce dispositif de détection, de caractérisation et de neutralisation des drones (DCND) ont été recensées en 2023, 399 ont été repoussés. C’est la partie émergée de l’iceberg. Une nuit, en deux heures, un surveillant du centre de détention de Luynes, près d’Aixen-Provence, pourtant équipé d’un DCND, a observé les 20 allers-retours d’un aéronef télépiloté ; le drone livrait en cellule. « C’est stratégique, explique l’homme. La nuit, nous n’avons pas l’autorisation – sauf urgence vitale – d’ouvrir les cellules pour appréhender les colis… » « C’est un fléau, une catastrophe, déplore aussi Ronan Roudaut, responsable de l’Ufap-Unsa Justice à la prison de Bordeaux-Gradignan. On intercepte à peine 10 % des livraisons par drones. Les chances de les attraper sont quasi nulles, et puis les systèmes des dispositifs ne sont pas mis à jour donc ils ne brouillent pas les fréquences des nouveaux appareils… » Un récent protocole d’accord prévoit le déploiement de 45 systèmes supplémentaires d’ici à décembre 2025. « Beaucoup de promesses, d’effets d’annonce, commente le syndicaliste. Et sur le terrain, rien qui change ! Les prisonniers ont toujours un voire deux coups d’avance sur nous ; ils ont des journées entières pour réfléchir… »
Et esquiver les attaques : « On envoie un premier drone à vide, explique un prisonnier, puis un autre “chargé” juste derrière qui passe entre les mailles du filet. On sacrifie un appareil mais ça vaut le coup ! »
C’est efficace, rapide, sécurisé ! On m’a recommandé un droniste qui livrait dans d’autres prisons.
Ici, on est trois à le faire bosser
Hakim, condamné pour trafic de stupéfiants
Pas de frontières pour le narcotrafic
D’autres recours, tout aussi efficaces, existent pour faire entrer la marchandise : les parloirs et les familles. Depuis 2009, les fouilles après les visites ne sont plus systématiques. Un, au mieux deux surveillants chaperonnent quelque 30 box pleins. C’est peu. Les prisonniers en profitent. Soutiengorge, culotte, biberon d’enfant, accoudoir de fauteuil roulant. Ou encore cheveux, plis du corps, objets scotchés sous les testicules ou « coffrés » dans l’anus ou le vagin, etc. Les planques sont nombreuses, mais restreintes quant aux quantités introduites. Se développent alors, quasi industriellement, les parachutages de colis, un service de livraison très organisé aussi, avec des « jeteurs », avertis des heures de promenade, qui rôdent autour des établissements – des gamins, souvent mineurs, rémunérés entre 500 et 1 500 euros. Raquettes de tennis, catapultes artisanales, lance-pierres, tous les moyens sont bons pour projeter les paquets, parfois des balles de tennis fourrées d’objets ou des piles vidées et bourrées de stupéfiants. Faute de surveillants, dans beaucoup de prisons les promenades ne sont pas surveillées… et les agents, sauf en cas d’urgence vitale, ne peuvent pas pénétrer dans la cour. « Quand un sac atterrit, des dizaines de détenus forment un tas compact pour qu’on ne puisse rien voir, relatent des surveillants. Certains découpent les grillages pour les attraper. D’autres mettent le feu aux filets antigravats avec des cocktails Molotov. Ce sont des nervis qui viennent ramasser les colis, des codes sont inscrits dessus, parfois des noms ; personne ne s’avise de les voler aux destinataires, sinon les punitions sont cruelles. Ensuite, en cellule, ils organisent la distribution. » Avec une incroyable célérité, les paquets sont dispatchés grâce aux « yoyos », ces cordelettes, ficelles ou draps roulés permettant de faire passer d’une fenêtre à l’autre des chaussettes gavées d’objets. À l’intérieur : viande, consoles de jeux, alcool, chicha, couteaux en céramique… « On trouve de tout en prison, c’est une passoire ! lâche, consternée, une membre du personnel pénitentiaire de la Santé, à Paris. Mais c’est surtout un supermarché de la drogue. »
Les murs ne sont plus un obstacle ni même une frontière pour les narcotrafiquants, bien au contraire. Certains établissements sont désormais des points de vente lucratifs que l’on s’arrache entre dealers. Plus de 80 000 détenus en France, et une consommation de cannabis largement répandue. En mai, une étude de l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT) révélait qu’un détenu sur quatre affirmait fumer quotidiennement du cannabis et que 14 % des prisonniers affirmaient avoir consommé une fois au cours de leur détention de la cocaïne, du crack, de la MDMA ou de l’héroïne… « Soit des milliers de clients potentiels », fait remarquer Nicolas*, la trentaine, en poste depuis huit ans. En prison, des chefs de réseau, ces fameux « narcobandits » que Gérald Darmanin veut placer pour partie à l’isolement, brasseraient jusqu’à 15 000 euros de recette par mois. « Les trafics ont toujours existé mais, depuis mon arrivée, ils ont considérablement augmenté, affirme Nicolas. Avant, les détenus étaient discrets ; désormais, ils ne se cachent plus. Ils me disent : “Moi, je viens ici, je sors plus riche que quand je suis entré.” Je les crois. » Nicolas parcourt quelque 10 kilomètres par jour dans des coursives surpeuplées, dans le sud-ouest.
« Dehors, dedans, même combat, même came – cannabis, cocaïne, héroïne –, même organisation, dit-il. Il y a des sbires qui récupèrent l’argent, d’autres qui commandent et réceptionnent la marchandise, des hommes de main qui font le sale job, les coups et les menaces. Des mules ou nourrices qui gardent les produits, des gars isolés, contraints, maltraités. Et dans une cellule propre, bien rangée et garnie d’objets – machine à café, casque virtuel, chicha, télévision gigantesque, jeux de lumière… –, la tête du réseau, toujours correct avec nous, presque effacé. Lui, il apaise les tensions. Comme nous, il veut que sa détention soit calme, c’est mieux pour son business. Un jour, un détenu qui nous avait manqué de respect s’est fait méchamment cogner en cours de promenade ; il a été obligé de venir nous faire ses excuses… Lunaire. Ce sont donc les dealers qui gèrent les étages, et ça nous arrange ! Il faudrait sévir, mais les détenus connaissent nos identités, nos adresses, nos familles… C’est nous la cible, désormais, ils pourraient nous tuer ! »
Une stagiaire surveillante, « rigoureuse, stricte », selon ses collègues, a été rouée de coups à l’extérieur ; son agression a été diffusée sur les réseaux sociaux, comme un avertissement pour les autres. Le véhicule d’un surveillant a été criblé de balles, comme l’entrée de la prison de Lille-Loos-Sequedin, rafalée à la kalachnikov en août dernier. Aux Baumettes, la maison d’arrêt marseillaise, la directrice et le chef de la détention ont dû être provisoirement relevés et placés sous protection début décembre après avoir été menacés par un narcotrafiquant. Les agents ne comptent plus les provocations, tentatives d’intimidation et de corruption. Certains cèdent à la tentation. Entre 2018 et 2023, il y a eu 22 sanctions à l’encontre d’agents pour des faits de trafic ou de corruption, dont 19 révocations. « Il y a de la corruption, admet Nicolas, mais aussi un véritable mal-être. Autour de moi, j’ai cinq collègues qui se sont suicidés. C’est un métier très dur, mal payé, où l’on se sent seul, vulnérable. L’agressivité des détenus, le mépris des chefs… J’ai pensé mettre fin à mes jours. Mes petits m’ont sauvé, j’ai pris du recul, mais, à l’intérieur, la situation empire chaque jour. »
Le deal gangrène les prisons, charriant avec lui toute la brutalité, la férocité inhérentes à ce trafic. En Guyane, les gangs brésiliens opèrent pour faire incarcérer certains de leurs membres afin qu’ils s’emparent des marchés. En métropole, des candidats au concours de surveillant seraient en réalité des dealers infiltrés ! « Les détenus se regroupent par quartier, raconte Mehdi Berrahal, surveillant brigadier, représentant syndical Ufap du Grand-Est. Certains veulent se mettre à leur compte, être indépendants en se faisant livrer leur propre came justement parce que c’est devenu facile, ce qui crée un manque à gagner pour les anciens, des tensions énormes et des bagarres ultraviolentes. Des “piétinages” : six ou sept mecs qui font des “penalties” – coups de pied dans la tête – sur la victime. En général, ça dissuade les ambitions, force les compromis et les alliances pour se partager le gâteau. »
Les prisonniers ont toujours un coup d’avance sur nous ; ils ont des journées entières pour réfléchir…
Ronan Roudaut, responsable de l’Ufap-Unsa Justice
La guerre des caïds marseillais déborde intra-muros
Dans le Sud, le personnel craint désormais les luttes de territoire. La guerre des narcotrafiquants marseillais déborde intra-muros et les caïds incarcérés tissent leur toile jusqu’aux coursives. Le centre pénitentiaire de Luynes est en première ligne. « Les conflits ont toujours existé, rappelle Amandine Cordier, membre Ufap du bureau local. Avant, il y avait une sorte de trêve entre les clans, entre les murs. C’est terminé. Il y a encore peu, les dettes, les vengeances se réglaient à coups de couteau dans les fesses, des blessures légères. Aujourd’hui, pour les mêmes raisons, un détenu peut être battu et laissé pour mort. Ils peuvent se tuer entre eux. On retrouve chez nous l’ultraviolence de la rue. Comme dehors, il n’y a plus ni code d’honneur, ni respect de l’autorité, ni règles. On doit faire attention où on place les détenus pour ne pas faire d’impair, et se méfier : certains prétendent appartenir à des clans car ils sont mission- nés par les rivaux pour régler des comptes. »
+ 500 %
C’est le taux d’augmentation de l’utilisation des drones en prison entre 2022 et 2023 (contre 250 % de 2021 à 2022)
49
Le nombre d’établissements pénitentiaires dotés de systèmes antidrones sur les 186 situés en France
500
euros
Le tarif pour une livraison par drone : drogue, portable, menu McDo… des petits colis de 500 grammes maximum
16
millions d’euros
Le coût annuel des dispositifs de détection, de caractérisation et de neutralisation des drones (DCND)
10 %
seulement des livraisons sont interceptées grâce aux DCND, dont les systèmes se retrouvent rapidement obsolètes
Ce trafic ne pourrait exister sans les téléphones portables, cauchemar de l’administration pénitentiaire. « Aujourd’hui, on commandite des assassinats à l’extérieur depuis les cellules ! lance un agent. Vous vous rendez compte ? Lors des fouilles, quand on saisit des appareils, ils nous rétorquent : “Vous pouvez m’en prendre dix, j’en récupérerai dix cet aprèm !” Le pire, c’est que c’est vrai. »
En octobre, Marie-Arlette Carlotti, sénatrice PS des Bouches-du-Rhône et membre de la commission d’enquête du Sénat sur l’impact du narcotrafic en France, s’est rendue dans cette même prison de Luynes, dotée de quatre brouilleurs de téléphone pour deux bâtiments abritant près de 2 000 détenus pour 1 200 places. « À l’entrée, je suis passée sous les portiques de sécurité censés détecter les métaux et rien n’a sonné, témoigne la sénatrice. Mon smartphone captait dans les coursives, j’ai même reçu un appel ! » Seulement 20 établissements sont équipés d’un dispositif de brouillage fixe et 110 brouilleurs mobiles ont été déployés. Des systèmes dont l’efficacité est discutée : « Ils brouillent des réseaux 3G alors que la plupart des gars ont déjà la 5G », regrette un fonctionnaire. L’administration pénitentiaire nous rappelle pourtant que « la lutte contre l’entrée de produits stupéfiants est un engagement constant de l’administration pénitentiaire », annonçant qu’en 2023 « 53 000 téléphones et accessoires (oreillettes, chargeurs, câble, etc.) et 21 000 stupéfiants ont été saisis dans l’enceinte des établissements [et] que les prisonniers risquent jusqu’à cinq ans d’emprisonnement supplémentaire et le quartier disciplinaire ».
Il faudrait sévir, mais les détenus connaissent nos identités, nos adresses, nos familles… C’est nous la cible, désormais, ils pourraient nous tuer !
Nicolas, surveillant pénitentiaire
Des menaces qui ont certes dissuadé Hakim de vendre des stupéfiants en détention – « Mais je continue de gérer mon point de deal à l’extérieur, avoue-t-il, avec deux copains libres » –, mais qui ne l’ont pas découragé de trafiquer des téléphones. « J’ai un ami qui a été incarcéré récemment, il connaissait un maton, dit-il. Ce dernier est entré avec un sac à dos avec 20 téléphones pour nous en échange de 5 000 euros. Je les ai revendus 1 000 euros chacun, soit 15 000 euros de bénéfice ! J’ai creusé un petit trou dans ma cellule qui donne sur celle d’à côté. En échange de shit, j’envoie tout là-bas en cas de fouille. »
Ces dernières sont nombreuses, aléatoires, mais pas suffisantes au regard de la situation. Retards techniques, manque de moyens humains : les syndicats exposent inlassablement les mêmes doléances, dans un milieu pénitentiaire durement secoué par la mort de deux agents au printemps dernier. « Nous sommes à environ 27 000 surveillants de prison, il en manque entre 2 000 et 3 000, assure Yoan Karar, secrétaire général adjoint FO Justice. Le personnel se sent impuissant, les agents craignent pour leur vie. Les prisons sont des cocottes-minute prêtes à exploser ! » ■
La Tribune du Dimanche - le 5 janvier 2025