Les dessous de l’affaire de corruption qui éclabousse la prison d’Osny

Cartons livrés dans les cellules, téléphones portables en circulation et possibles menaces de la part de détenus : cinq surveillants ont été mis en examen mercredi pour un probable trafic illicite.


• Jérémie Pham-Lê

« Des manquements graves liés à la sécurité de l’établissement, des personnels et détenus mais, d’une manière plus générale, de la société. » C’est ainsi les enquêteurs de la police judiciaire (PJ) du Val-d’Oise résument l’affaire de corruption qui secoue la maison d’arrêt d’Osny. Un dossier qui recèle encore bien des zones d’ombre et dont la justice peine à déterminer l’ampleur.

Mercredi soir, après 48 heures de garde à vue, cinq agents pénitentiaires de cette prison du Val-d’Oise ont été mis en examen notamment pour « corruption en bande organisée », « remise de correspondance, somme d’argent ou objet de détenu par une personne chargée de la surveillance de détenus » et « association de malfaiteurs ». En revanche, contrairement aux réquisitions du parquet de Pontoise, qui réclamait la détention provisoire pour trois des surveillants, tous ont été placés sous contrôle judiciaire.

L’affaire part d’un signalement du directeur de la maison d’arrêt d’Osny au sujet d’un étrange épisode survenu le 28 décembre. Ce samedi-là, sur les caméras de surveillance, on aperçoit l’entrée d’un camion de marque Fiat dans la prison. Visiblement soucieux d’être discrets, des gardiens déchargent un grand nombre de cartons qu’ils déposent ensuite dans le bureau d’un gradé, avec l’aide de détenus « auxiliaires », chargés de missions d’intendance.

Un trafic potentiellement dangereux

Dans l’après-midi, les colis sont distribués dans plusieurs cellules sans que l’on sache leur contenu. La hiérarchie de l’établissement découvre ce manège bien plus tard, début janvier, et s’en inquiète : aucune livraison de nourriture ou de biens n’est possible les week-ends. Par ailleurs, tout chargement doit faire l’objet de fouilles et passage au rayon X avant autorisation d’entrée, et le casier judiciaire des chauffeurs — préalablement habilités à pénétrer dans les prisons — épluché. Ces étapes de sécurité semblent avoir été volontairement violées. Il s’agirait donc d’un trafic illicite et d’un possible système de corruption interne.

Saisie, la PJ est priée de déclencher des interpellations dans l’urgence en raison de la « dangerosité pouvant découler de ce type de trafic », selon les termes d’un rapport. Nombre de narcotrafiquants incarcérés commanditent en effet des assassinats depuis leur cellule à l’aide de téléphones portables introduits clandestinement.

Les enquêteurs identifient d’abord deux surveillants qui semblent diriger l’opération de livraison. Il y a le capitaine L., 34 ans, dont le bureau sert de lieu de stockage des colis suspects. Lors de son audition, l’une de ses proches se souviendra l’avoir vu manipuler « une liasse de billets » aux alentours de Noël. Et jeter son téléphone dans un feu allumé dans son jardin, après une discussion sur un ton soucieux avec le surveillant J. Ce brigadier de 43 ans a, lui, curieusement encaissé 1 600 € en espèces sur son compte quelques jours après le chargement litigieux.

Un troisième complice présumé, le surveillant B., intéresse les policiers. Alors qu’il n’était pas inscrit au planning ce 28 décembre, le fonctionnaire de 26 ans s’est rendu à la maison d’arrêt d’Osny, a effectué plusieurs allers-retours dans le bureau du capitaine L. avant de livrer des cartons au sein d’une cellule de l’aile B. Celle-ci est occupée par deux détenus, l’un incarcéré pour « meurtre et enlèvement avec torture ou acte de barbarie en bande organisée », l’autre pour « vol avec arme ». Les images montrent que six colis ont aussi été déposés dans une seconde cellule. Avant que deux nouveaux agents, un homme de 38 ans et une femme du même âge, ouvrent la porte à tour de rôle à une série de détenus. Que l’on voit ressortir aussitôt les bras lestés de sacs. La cellule en question est d’ordinaire habitée par deux prisonniers poursuivis pour proxénétisme aggravé et vol en bande organisée.

Un capitaine sous pression ?

Ce trafic prospérait-il depuis longtemps ? Ou s’agissait-il d’une livraison isolée ? La justice penche pour la première hypothèse et ordonne d’accélérer l’enquête. Le 20 janvier, la PJ interpelle les cinq surveillants suspectés de participer au trafic. Les perquisitions dans les cellules des détenus « livrés » aboutissent à la découverte de sept téléphones portables, de chargeurs, de plaques chauffantes, d’une console de jeux Xbox, de télécommandes de télévision et de matériel à chicha. En garde à vue, quatre des agents ont déclaré avoir agi sur les ordres du capitaine L., assurant ignorer le contenu des cartons. Certains ont néanmoins reconnu avoir trouvé le procédé « pas normal ».

Quant à l’officier interpellé, après avoir nié tout trafic illicite, il a expliqué faire l’objet de « menaces de représailles et pressions » de détenus pour procéder à la livraison litigieuse du 28 décembre. Il a notamment désigné un détenu, condamné à vingt-cinq ans de prison dans une affaire de tentatives de meurtres de policiers, comme le chef d’orchestre. Les investigations se poursuivent pour remonter aux origines de ce système de corruption et les éventuelles contreparties.

Sollicité, M e Adrien Gabeaud défend deux surveillants pénitentiaires mis en examen, dont l’un avec M e Sema Akman. « Dans un prétendu dossier de corruption dans lequel il n’y a ni l’identité des corrupteurs ni trace du fruit de la corruption, la prudence doit primer, et la mise en liberté de mes clients est conforme au droit, réagit le pénaliste. Elle devrait inviter le ministère public à plus de mesure à l’égard de ceux qui sont présumés innocents et qui contestent les faits. »

Aujourd’hui en France, le 24 janvier 2025

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