Dans un entretien exclusif au « Figaro », le garde des Sceaux dévoile le régime carcéral de cet établissement de haute sécurité où il compte regrouper les 100 narcotrafiquants les plus dangereux. Inspiré des lois antimafia italiennes, ce projet sera soumis au Parlement le 17 mars prochain.
Gérald Darmanin dévoile le régime carcéral de cet établissement de haute sécurité où il compte regrouper les 100 narcotrafiquants les plus dangereux. : « Une telle prison est une première dans l’histoire carcérale française » @Le_Figaro pic.twitter.com/n9ifdE852M
— framafad paca corse (@WaechterJp) February 22, 2025
• Christophe Cornevin Paule Gonzalès
LE FIGARO. - Bruno Retailleau considère que les narcotrafiquants sont devenus une menace existentielle pour la République. N’est-ce pas exagéré ?
- GÉRALD DARMANIN. - J’irai même plus loin : nous sommes passés en quinze ans d’une menace sur la santé et la tranquillité publiques à une menace sur la sécurité intérieure. Le narcobanditisme tue autant, voire davantage, que le terrorisme. Ce fléau crée des violences qui touchent toute la société, de la grande ville au petit village. La drogue est la première cause de mortalité aux États-Unis. Des pays voisins, comme les Pays-Bas ou la Belgique, sont menacés de déstabilisation démocratique du fait d’assassinats d’avocats et de journalistes, de menaces sur des juges, des policiers et des politiques. J’ai porté ce combat pendant plus de quatre ans au ministère de l’Intérieur. Je suis heureux que Bruno Retailleau le poursuive.
LE FIGARO. - Vous avez décidé d’un plan pénitentiaire permettant d’isoler 100 narcotrafiquants. Quel régime de détention souhaitez-vous pour éviter que ces grands criminels ne commettent plus d’exactions et ne continuent plus leurs trafics depuis la prison ?
- Nos magistrats sont courageux, efficaces et fermes dans la lutte contre la drogue. Nos prisons totalisent 17 000 détenus qui sont liés à ce trafic, et beaucoup purgent des peines extrêmement lourdes. Notre système dysfonctionne. Cette réalité s’est imposée aux yeux de tous lors de l’assassinat des deux agents pénitentiaires en mai dernier, pendant l’évasion de Mohamed Amra. Un changement radical est opéré sous mon autorité. D’abord en décidant de créer une première prison de haute sécurité destinée aux narcotrafiquants, opérationnelle le 31 juillet. C’est la première fois, dans l’histoire carcérale française, que nous créons une telle prison. Désormais, on ne distinguera plus les détenus selon leur statut, mais selon leur dangerosité. Dès la fin mars, nous commencerons les premiers transferts de détenus, nous procéderons aux travaux qui seront faits en un temps record, avant d’y affecter les narcotrafiquants et les couper du monde. Les services évaluent de 600 à 700 le nombre de personnes qu’il faudra isoler totalement. D’ici à 2027, je souhaite donc la création de quatre à cinq établissements du même genre.
LE FIGARO. - C’est un calendrier très serré…
- Je m’y tiendrai. Les consignes que j’ai données à l’administration pénitentiaire sont très claires, et je suis leur application quotidiennement. Chaque jour que je passerai au ministère de la Justice sera un jour utile pour les Français. Par ailleurs, afin de ne pas revivre les assassinats des agents pénitentiaires lors de l’affaire Amra, j’aurai besoin du soutien des députés pour adopter un nouveau régime carcéral d’isolement, inspiré de la lutte antimafia italienne. La loi narcotrafic, qui arrivera à l’Assemblée nationale le 17 mars, sera déterminante. Ce nouveau régime carcéral, qui concernera moins d’un millier de personnes, les plus dangereuses, fera l’objet d’amendements gouvernementaux. Ce qui est possible en Italie doit être possible en France.
LE FIGARO. - Quels sont les critères que vous avez retenus ?
- Je souhaite que ces détenus soient affectés dans les prisons de haute sécurité pour quatre ans renouvelables, par décision ministérielle, comme en Italie. Généralisation de la visioconférence afin d’éviter les sorties, sauf avis contraire exprimé par le magistrat, fouille systématique après les parloirs, hygiaphone lors de ces derniers, prisons totalement inviolables, coupées de toute communication avec l’extérieur. Avec les services enquêteurs, les magistrats et l’administration pénitentiaire, nous évaluerons la dangerosité des détenus qui sont condamnés définitivement ou en détention provisoire. Leur dangerosité, à savoir la capacité à commanditer des assassinats, à corrompre, à menacer, à diriger leurs trafics depuis leur prison, motivera leur détention dans ce nouveau régime carcéral exceptionnel qui sera soumis au contrôle du juge administratif.
LE FIGARO. - Les magistrats instructeurs auront-ils leur mot à dire et pourront-ils s’y opposer ?
- Oui, mais les magistrats connaissent les dangers de ces individus qui par ailleurs les menacent. Ce régime carcéral change également les règles en matière de contact et de communication : aujourd’hui, les détenus peuvent téléphoner 24 heures sur 24 avec des téléphones fixes. Demain, comme en Italie, ils ne pourront plus communiquer que trois fois deux heures par semaine. La suppression de l’accès aux unités de vie familiale fera aussi partie de ce régime. C’est à ce prix-là que l’Italie a réussi à venir à bout de la mafia. La naïveté doit cesser.
LE FIGARO. - N’est-ce pas attentatoire aux libertés individuelles ?
- Ce qui est contraire aux libertés individuelles, c’est la mort et la terreur dans nos quartiers, dans nos villages. Il est du devoir de l’État de protéger les Français. Ces principes italiens ont été validés par l’Europe, dans la mesure où leur régime ne concerne qu’une minorité infime de la population pénale. Les ailes de détention ne comprendront que 4 à 5 détenus afin de limiter au maximum les contacts lors des promenades. Tous les mouvements seront contrôlés par plusieurs agents simultanément afin d’éviter les risques de corruption. Nous mettrons aussi en place les équipements médicaux nécessaires pour éviter les extractions médicales. Tout ceci s’accompagnera d’une formation particulière des agents pénitentiaires qui font un travail formidable. Pour leur propre sécurité, nous devons mieux les équiper, mieux les former, mieux les rémunérer. Je consulterai dans les prochaines semaines l’ensemble des organisations syndicales. Enfin, nous créerons une police pénitentiaire avec des agents dont je souhaite que certains soient dotés de la qualité d’officier de police judiciaire.
LE FIGARO. - Vous affichez une volonté de fermeté, mais est-ce réaliste par rapport à la situation extrêmement tendue des prisons ? Pour ménager la paix sociale, la contrôleuse des lieux de privation de liberté, elle, milite pour la fin de l’interdiction des téléphones portables…
- Il est vrai que notre modèle carcéral dysfonctionne. Nous avons à la fois des maisons d’arrêt surpeuplées avec 4 000 matelas par terre, ce qui est indigne de la France et, en même temps, des établissements pour peines qui sont parfois à 50 % d’occupation. La solution est d’en finir avec la « mixité » qui consiste à faire côtoyer dans la même prison un trafiquant de drogue, un radicalisé, un délinquant routier, un cambrioleur sériel ou un étranger qui attend sa condamnation avant d’être expulsé. On ne peut pas continuer à leur appliquer à tous le même régime carcéral. Aussi, dans le même temps que nous créons des prisons de haute sécurité, nous doublerons les places de semi-liberté, nous créerons des prisons à taille humaine pour les courtes peines, nous développerons la détention à domicile ou encore le travail d’intérêt général afin de favoriser la réinsertion. Je suis cependant en total désaccord avec la contrôleuse des lieux de privation de liberté qui propose la généralisation des portables. Ce serait un recul incompréhensible de l’autorité de la chose jugée. Ils doivent continuer à être interdits, même si le dispositif de téléphone fixe qui existe doit être revu, comme elle a raison de le préconiser.
LE FIGARO. - Bruno Retailleau lance un plan de sécurité renforcée dans 25 villes de France, avec comme premier objectif de renforcer le renseignement pour cibler les « têtes de réseau ». Comment la justice va s’associer à cette traque ?
- Ce plan a été imaginé en étroite collaboration avec le ministère de la Justice : j’en remercie les procureurs de la République, sous l’autorité desquels les enquêtes seront menées. Je les ai d’ailleurs réunis une semaine avant les instructions données par le ministre de l’Intérieur, et je me félicite de voir que Bruno Retailleau continue les opérations Place nette, qui avaient permis, vous l’avez vu, de doubler les saisies de cocaïne en 2024 et d’augmenter considérablement les interpellations de trafiquants. Plus que jamais, le pilonnage des points de deal que nous avons commencé ces dernières années doit continuer. Mais il faut maintenant se concentrer davantage sur l’argent des trafics et son blanchiment. C’est un problème énorme car ce flux clandestin ne transite pas par les réseaux bancaires que nous surveillons mais par d’autres systèmes, parfois communautaires, via des commerces que les élus connaissent bien, des locations de voitures et, plus globalement, tout ce qui peut être payé en argent liquide. Il nous faut aussi, à l’étranger, notamment en Asie du Sud-Est, dans le Golfe et parfois au Maghreb, suivre et saisir cet argent qui est utilisé pour acheter en cash des appartements ou des maisons. La future loi contre les narcotrafics va nous permettre d’être beaucoup plus efficaces contre l’argent de la drogue, qui est le nerf de la guerre.
LE FIGARO. - En janvier dernier, vous êtes allé aux Émirats arabes unis pour obtenir l’aboutissement de 27 dossiers et récupérer des avoirs criminels. Un mois après, quel est le bilan ?
- Un gros narcotrafiquant a été extradé en France cette semaine : cela faisait plus de trois ans qu’il n’y avait pas eu de coopération avec les Émirats. Je m’en félicite. J’échange régulièrement avec les autorités émiraties que je remercie et je comprends que d’autres têtes de réseau vont bientôt être extradées vers la France. Comme l’obtention de l’extradition de Félix Bingui venant du Maroc, ce renouveau de la coopération judiciaire internationale engagée par la France est un message clair pour tous les criminels qui pensent, à tort, avoir trouvé une oasis de tranquillité à l’étranger. À Dubaï, nous devons intensifier nos échanges, c’est pourquoi je remercie le procureur la République de Marseille de s’y être rendu une semaine après ma visite. Parmi les dossiers prioritaires, des détenus condamnés définitivement qui continuent de toucher des loyers d’appartements qu’ils ont achetés dans le Golfe. Avec les services de Bercy et Amélie de Montchalin, que je remercie, nous ferons tout pour y mettre un terme. Les choses avancent. Avec le ministre de l’Intérieur, nous sommes d’ailleurs convenus d’inviter nos deux homologues émiratis à Paris pour continuer ce travail.
LE FIGARO. - Comptez-vous aussi mettre la pression sur les pays producteurs de drogue ?
- Oui, nous allons d’ailleurs ouvrir un nouveau poste de magistrat de liaison à Pékin puisque la Chine, avec laquelle nous avons un bon partenariat, voit des organisations criminelles exporter des précurseurs chimiques pour en faire des drogues de synthèse, comme le fentanyl qui ne doit absolument pas arriver sur notre territoire. En Colombie, nous allons aussi ouvrir un poste de magistrat de liaison. Par ailleurs, avec Manuel Valls, notre détermination est totale pour que nos Outre-mer ne soient plus le hub du trafic de drogue international.
LE FIGARO. - Place Beauvau, votre successeur a décidé de revoir la nature des opérations Place nette, souvent présentées comme des opérations de communication. Considérez-vous cependant que Bruno Retailleau fait vivre votre héritage ou qu’il y fait la démonstration de sa propre méthode ?
- Quand je suis arrivé au ministère de l’Intérieur en 2020, rappelez-vous, les forces de l’ordre étaient en colère et jetaient leurs menottes par terre. La confiance dans les policiers était à reconstruire après le mouvement des « gilets jaunes ». Les agents du ministère de l’Intérieur se plaignaient de manquer de voitures, d’effectifs, de considération. En quittant mes fonctions quatre ans plus tard, j’ai laissé un ministère couronné par l’énorme succès des Jeux olympiques, avec 10 000 recrues supplémentaires, 15 milliards d’euros de budget en plus et des forces de l’ordre en communion avec leur ministre. Bruno Retailleau a désormais la difficile tâche d’être à la tête de la Place Beauvau. Vous ne m’entendrez jamais critiquer son action, et je veux le soutenir totalement : le général de Gaulle disait que la politique c’est un « idéal à travers les réalités ». Il est désormais dans le cockpit. C’est à lui maintenant d’agir.
PROPOS RECUEILLIS PAR CHRISTOPHE CORNEVIN ET PAULE GONZALÈS
Le Figaro - le 21 février 2025