Dans l’ombre de Tommy Recco, 90 ans, et d’une poignée d’autres sans doute condamnés à mourir en prison, le vieillissement de la population carcérale s’accélère, avec plus de 500 septuagénaires
La vieillesse en prison, une double peine?
— framafad paca corse (@WaechterJp) December 27, 2024
Le vieillissement de la population carcérale s’accélère, avec plus de 500 septuagénaires @sudouest pic.twitter.com/RpqQ4MLn7m
• Dossier réalisé par Sylvain Cottin
L’abondante chevelure qui lui vaut encore le surnom de «Geronimo» s’est clairsemée. La mâchoire menaçante autant que ses épaules ont fini par tomber sous les assauts d’un cancer et de quelques pathologies inhérentes à l’âge. Dans sa 91eannée, Tommy Recco n’est plus que l’ombre du tueur qu’il fut à sept reprises entre les années 1960 et 1980. Àtout le moins physiquement, tandis qu’un rapport de l’administration pénitentiaire soupçonne une dangerosité quasi intacte, rejetant alors inlassablement ses 22demandes de libération conditionnelle.
Réfugié depuis quatre décennies devant son poste de télévision, désormais le plus vieux détenu de France trompe l’ennui et la mort dans la lecture compulsive d’ouvrages religieux. Mi-octobre, le bandit corse n’aura vu la porte de sa cellule insulaire s’entrouvrir que pour être transféré sur le continent. Direction Salon-de-Provence et la proximité de l’unité hospitalière sécurisée interrégionale (UHSI). «Au début, il l’a mal pris, avant de comprendre que c’était pour le soigner, souffle l’un de ses rares visiteurs. Mais bon, à Borgo c’était un peu le patriarche d’une prison où même les surveillants parlent corse.»
Ainsi irait la vie finissante du doyen des taulards, par ailleurs détenteur du record d’années cumulées(60) derrière les barreaux. Une première fois condamné à perpétuité après le meurtre de son parrain, Recco avait en effet profité d’un aménagement de peine pour aussitôt récidiver ensérie.
Las, si les plus de 80ans ne font pas exploser la population carcérale(1), disons tout de même que cette poignée de prisonniers hors d’âge cache une forêt grandissante de seniors incarcérés. Selon les rares statistiques disponibles, 2600 auraient dépassé la soixantaine, sans compter un demi-millier de septuagénaires au profil de moins en moins varié.
Auteure d’une thèse sur la vieillesse carcérale, l’avocate bordelaise Manon Lejeune l’explique par l’augmentation exponentielle des crimes et délits à caractère sexuel. «Aujourd’hui cela concerne les deux tiers des détenus de plus de 60ans, la libération de la parole des victimes s’étant accompagnée d’une pénalisation croissante, notamment l’allongement des délais de prescription.»
Croulant déjà sous le poids des ans autant que le nombre de pensionnaires, les prisons françaises se devraient-elle alors d’offrir également les services d’une maison de retraite médicalisée? «Entre la sédentarité et la violence, les études montrent que l’on y vieillit bien plus vite qu’à l’air libre», insiste Manon Lejeune, tout en plaidant pour davantage d’aménagements de peine. «Hélas le sujet n’intéresse personne, et la prise en charge des affections liées à l’âge est très insuffisante.»
D’un point de vue davantage moral, il est aussi à se demander pourquoi la vieillesse serait un privilège valant quasiment bon de sortie, une excuse pour s’affranchir de sa peine. Àcela, d’ailleurs, la Cour européenne des droits de l’homme répond que le grand âge ne suffit pas à caractériser un traitement «inhumain ou dégradant», réclamant malgré tout un meilleur accès aux soins. Alors garde des Sceaux, en 2009, Rachida Dati avait pragmatiquement assoupli la libération conditionnelle des plus de 70 ans. «Sans devenir pour eux automatique, il n’est plus nécessaire d’avoir purgé au moins la moitié de sa peine pour y prétendre», précise-t-on du côté de la chancellerie.
Mais Alain Lhote, l’avocat de «Geronimo», de pointer en retour un «détournement» de la loi prévoyant depuis 1994 la perpétuité incompressible, rappelant que son client fut condamné bien avant que cette sanction n’apparaisse au Code pénal. Celle-ci, d’ailleurs, n’aura depuis été prononcée qu’à huit reprises, la dernière fois contre le terroriste Salah Abdeslam.
Le temps ne faisant rien à l’affaire, Tommy Recco risque d’autant plus de mourir en détention qu’il refuse toujours de reconnaître ses crimes, pour lesquels le qualificatif sanguinaire est un euphémisme, ayant indistinctement abattu trois caissières d’un supermarché et une fillette de 11ans. Alain Lhote profitera des fêtes de fin d’année pour tenter de l’en convaincre une dernière fois. À charge aussi contre Recco, le risque de trouble à l’ordre public que ferait courir sa libération, tandis que le veuf de l’une de ses victimes s’est juré de lui faire la peau.
Enfin, autre fâcheux précédent, le cas d’Albert Millet ne plaide guère en sa faveur: condamné pour meurtres dans les années 1950 pour être libéré un quart de siècle plus tard, le «sanglier des Maures» tuera sa compagne en 1979. Retour en prison, seconde libération conditionnelle en 2001, et nouvelle récidive en abattant un peu plus tard, du haut de ses 78ans, un rival amoureux.
(1) 80130 détenus en novembre.
Il trompe l’ennui et la mort dans la lecture compulsive d’ouvrages religieux
SUD-OUEST - le 22 décembre 2024