Un projet qui met en lumière la vétusté des établissements pénitentiaires
A voir des idées c'est bien, pouvoir les réaliser c'est mieux. Le plan du gouverne ment pour lutter contre le narcotrafic prévoit plusieurs briques. Le volet pénitentiaire a déjà fait l'objet d'une annonce spectaculaire de la part de Gérald Darmanin : vider une prison centrale de haute sécurité - en l'occurrence Condé-sur-Sarthe ou Vendinle-Vieil - pour enfermer les cent narcotrafiquants les plus dangereux de France. Ces détenus seraient soumis à un régime de détention drastique et gérés par un personnel formé spécialement. Un brouillage total de l'établissement empêcherait par ailleurs l'usage des téléphones en cellule.
Isoler en prison les « cent plus gros trafiquants» : un projet qui met en lumière la vétusté des établissements pénitentiaires @Le_Figaro pic.twitter.com/wS5Dm7iMZs
— framafad paca corse (@WaechterJp) January 23, 2025
Sur le papier, le projet contente tous les professionnels de la pénitentiaire qui militent pour une détention différenciée en fonction de la dangerosité des détenus et non plus en fonction de leur statut (prévenus ou condamnés). Reste la mise en œuvre. Car à Vendinle-Vieil par exemple, sont incarcérés des criminels parmi les plus dangereux de l'Hexagone, dont Rédoine Fard ou Salah Abdeslam. D'une capacité opérationnelle de 135 places, cet établissement compte actuellement 99 détenus, qu'il faudra bien transférer dans d'autres établissements dont tous ne sont pas à un niveau sécuritaire satisfaisant.
La situation dans l'un d'entre eux, la maison centrale d'Arles, traduit l'état véritable d'une partie du parc pénitentiaire. Depuis l'assassinat d'Yvan Colonna par le terroriste islamiste Franck Elong Abé au sein de l'établissement en 2022, rien n'a changé. Pourtant, l'État a été condamné à indemniser la famille Colonna.
"Mais c'est un peu comme s'il était moins onéreux de payer pour un préjudice que de mettre en place une réorganisation", explique Thomas Fomer, délégué syndical de l'Ufap- Unsa surveillants, lui-même surveillant dans cet établissement depuis vingt ans. Une rareté. Car à Arles, les conditions de travail sont si difficiles que le turnover est incessant au sein du personnel. La prise en otages de soignants et d'un surveillant par un détenu début Janvier, nécessitant l'intervention du Raid, a alourdi un peu plus le climat. Or la paix dans une maison centrale suppose une certaine stabilité des équipes au contact de détenus souvent là pour de très longues peines. « Le directeur de l'établissement, arrivé il y a deux ans, est en congé maladie et devrait enchaîner avec sa retraite. 70% des personnels ont changé», poursuit le surveillant syndicaliste.
"Lors d'une visite il y a trois mois, le directeur de l'administration pénitentiaire nous a dit que toutes les prisons étaient en difficulté. En vérité, rien n’a changé ici depuis la mort de Colonna. L'organigramme est resté le même, les personnels en sous-nombre cumulent entre 80 et 90 heures supplémentaires. C'est un peu comme si nous n'avions jamais appris de nos erreurs", souffle Thomas Fomer. Les seuls changements, ce sont les palpations des détenus, et le fait qu'il ne peut y avoir plusieurs détenus particulièrement surveillés en même temps dans la salle de sport (où a eu lieu l'agression d'Yvan Colonna, NDLR). Les auxiliaires de nettoyage (statut de Franck Elong Abé à l'époque) doivent faire le ménage en dehors de toute activité. »
Un certain mélange des genres
Pour le reste, le fameux poste central, hub sécuritaire de l'établissement, est tenu par deux surveillants dont aucun n'est gradé. Les rondes ne sont pas plus nombreuses et un seul surveillant est en charge du secteur où était Yvan Colonna, séparé en deux ailes. Le réseau de caméras, qui en compte 160, n'a pas été remis à niveau alors qu'une trentaine d'appareils manquerait pour couvrir les angles morts. Enfin, les mouvements de détenus qui devaient être intégralement accompagnés ne le sont pas faute d'effectifs : "Ils descendent seuls en cours de promenade en sachant que les cheminements des personnels et de la population pénale sont les mêmes et que nous ne sommes pas dans un système de portes fermées." Arles, qui dispose des miradors les plus hauts de la région, ce qui lui vaut notamment son «label» de maison centrale, compte 135 détenus pour autant de surveillants alors que le nombre de postes à la clé est de 150. « A cela, il faut ajouter tous les absents, ce qui veut dire qu'il nous manque au bas mot 24 personnes en moyenne. »
Par ailleurs, 30 % de la population pénale sont des profils psychiatriques lourds, à l'image du détenu qui a retenu en otages des soignants et un surveillant pénitentiaire pendant plusieurs heures, le 3 janvier dernier. Face aux cas les plus dangereux, les autres établissements de la région se déchargent sur la maison centrale d'Arles, plus sécurisée.
La particularité de l'établissement réside d'ailleurs dans un certain mélange des genres allant du très grand banditisme aux terroristes en passant par les criminels en série et les psychopathes. « Ce n'est pas pour autant que l'on sait gérer un détenu qui couvre sa cellule d'excréments du sol ou plafond, ou un autre condamné plusieurs fois pour viol et qui vous saute à la gorge à chaque ouverture de cellule. C'est aussi du temps que l'on ne consacre pas au suici des terroristes et au risque de prosélytisme au sein de l’établissement », prévient Thomas Forner, qui cite également l'exemple d'un individu qui correspondait avec une détenue islamiste par courrier et téléphone, jusqu'à ce que l'établissement où était incarcérée cette dernière y mette fin.
Un état des lieux plutôt inquiétant alors que des établissements comme celui d'Arles doivent être amenés à accueillir une partie des détenus de Vendin-le-Vieil ou de Condé-sur-Sarthe, bien plus sécurisés que la moyenne des maisons centrales.■ P.G.
Le Figaro - le 22 janvier 2025