Au cœur d’un refuge dédié à la réinsertion

REPORTAGE En plein cœur de la Corrèze, l’association Concienta offre à d’anciens détenus un refuge propice à leur réinsertion, et prévient ainsi la récidive

• LARA TCHEKOV

À 71 ans, Ismaël goûte à une liberté fragile après vingt-six ans passés derrière les barreaux pour meurtre. Libéré il y a un an, il a trouvé refuge auprès de l’association Concienta. Nichée à La Roche-Canillac, en Corrèze, la maison aux airs de refuge accueille une vingtaine d’anciens détenus confrontés aux difficultés de la réinsertion. Pour Ismaël, le doyen du groupe, Concienta est avant tout un abri. Où peut-il aller, sinon ? « J’y vois comme une famille d’accueil, mais pour adultes. »Les souvenirs pénibles de son passé carcéral s’effacent peu à peu grâce à son dévouement dans le travail. « Je veux profiter des années qu’il me reste à être actif. »

Ismaël cuisine pour ses colocataires puisque le refuge héberge un restaurant solidaire, apprécié des habitués. En dehors des repas, on s’active. La boxe canalise les vieilles colères. Sous l’habituel rideau de pluie corrézien, le ring glissant ploie sous l’eau. Mateo s’entraîne seul. Bras tatoués et bandana serré autour de la tête, il se défoule sur le sac de frappe. Fraîchement libre après avoir purgé une peine de dix-huit mois pour trafic de stupéfiants, le jeune homme de 24 ans s’astreint à trois heures d’entraînement quotidien. Privé de famille, sans papiers ni protection sociale, quel sera son avenir ? Il hésite, cherche ses mots. « Pour l’instant, c’est flou, dit-il timidement. Mais travailler dans un garage, ça me plairait. »

« Allez mon copain. Direct, crochet, esquive ! » lance Gilles Martin, fondateur de Concienta. Ici, c’est lui qui fait la loi. Ancien boxeur professionnel, il a passé huit ans derrière les barreaux pour détention d’explosifs et braquage de fourgon. À sa sortie de prison, là où beaucoup auraient sombré, une main tendue l’a remis sur le droit chemin. Voilà pourquoi il tend la sienne à son tour. Depuis plus de vingt ans, celui qu’on surnomme « Robin des bois » aide ceux que la société considère comme irrécupérables. L’arrivée des ex-détenus dans ce havre de paix a d’abord semé le doute chez les habitants. Mais les villageois ont peu à peu délaissé leur méfiance, grâce aux échanges provoqués par l’ancien braqueur. Plus personne ne parle de ce lieu comme du « bar des bandits »…

Dorénavant, des conseillers pénitentiaires font souvent appel à l’association pour prendre en charge des jeunes à leur sortie de prison. Seul le service pénitentiaire d’insertion et de probation (SPIP) de Corrèze exprime des réserves à l’égard de l’association. « Pour la justice, dès que d’anciens détenus se retrouvent, on suspecte toujours une association de malfaiteurs », regrette Marie-Ange Nowak, présidente et cofondatrice de Concienta. Contacté par le JDD pour répondre, le SPIP n’a pas donné suite.

Dans l’association, la réinsertion s’élabore par étapes. Tout commence par la pair-aidance, pilotée par Gilles : entre anciens détenus, le lien se noue plus facilement. Marie-Ange s’occupe du suivi administratif : mise à jour des documents, accès à la Garantie jeunes (500 euros par mois pour les moins de 25 ans), mobilisation des aides de la CAF, des assistantes sociales ou de France Travail, et un soutien financier pour obtenir le permis de conduire. Une fois prêts, les ex-détenus peuvent se tourner vers l’emploi, souvent au sein de structures dont les salaires sont pris en charge par l’État. L’ultime étape est alors l’accès à un logement individuel, avec l’appui de l’association qui ouvre la voie aux logements sociaux ou propose des baux glissants, jusqu’à l’autonomie.

Concienta revendique un taux de récidive inférieur à 10 %

Pour réussir, Concienta accompagne d’anciens détenus prêts à s’investir sérieusement et limite son accueil. Pas d’alcooliques chroniques depuis plus de dix ans ni de déficients mentaux dépendants. Pour les autres, un médecin addictologue, des infirmières et un psychiatre bénévole assurent des consultations régulières. « Le retour à la liberté est un passage difficile, observe Gilles. Les anciens détenus souffrent souvent d’un choc traumatique post-carcéral, perdent leurs repères spatio-temporels, se sentent désocialisés et désorientés. L’isolement prolongé peut conduire à de graves décompensations psychiatriques. »Souvent, les anciens condamnés continuent d’adopter les réflexes acquis en détention. « Leur autonomie est réduite à néant : ils laissent couler les robinets, ne ferment pas les portes et négligent des gestes simples comme noter un rendez-vous », poursuit Marie-Ange. Ainsi, l’association mise sur le dialogue et des activités bénévoles. Une mission délicate où les écarts culturels et religieux ajoutent parfois à la complexité.

Selon l’Observatoire international des prisons, 63 % des personnes condamnées à une peine de prison ferme sont à nouveau condamnées dans les cinq ans qui suivent. Concienta, de son côté, revendique un taux de récidive inférieur à 10 % parmi ses résidents. En Finlande, cette méthode a fait ses preuves : grâce à l’insertion sociale, la population carcérale a été divisée par trois en cinquante ans. « Dans l’opinion publique, aider un ancien détenu revient à lui offrir une aide qu’il ne mérite pas, observe Marie-Ange. Chez nous, la récidive étant quasi inexistante, il n’y a aucune nouvelle victime. De plus, la charge des tribunaux et des prisons est allégée. »En effet, l’adversité ne se limite pas à la prison ; elle réside aussi dans l’après. Gilles, l’ancien voyou fiché au grand banditisme, ne laisse place à aucun doute : « Un lieu de réinsertion est essentiel entre la prison et le retour à la société. »

le JDD - le 19 janvier 2025

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