Comando vermelho, PCC, FTA… Les membres de ces groupes criminels sont toujours plus nombreux au centre pénitentiaire de Remire-Montjoly.
En Guyane, une prison sous l’influence des gangs brésiliens
— framafad paca corse (@WaechterJp) December 26, 2024
Comando vermelho, PCC, FTA… Les membres de ces groupes criminels sont toujours plus nombreux au centre pénitentiaire de Remire-Montjoly.
La digue tient. mais pour combien de temps ? @Le_Figaro pic.twitter.com/9bYeiKZUlF
• Paule Gonzalès
La digue tient. Mais la seule patience des personnels pénitentiaires ne suffira pas à empêcher qu’elle ne cède face à la déferlante des gangs brésiliens. Le centre pénitentiaire de Remire-Montjoly, en Guyane, compte, selon nos informations, un peu moins de cent caïds incarcérés appartenant à des groupes criminels brésiliens ou franco-brésiliens. Ces derniers tiennent la Guyane en coupe réglée en matière de criminalité organisée.
Une vingtaine de ces dangereux délinquants sont issus du gang le plus ancien du Brésil, le Comando vermelho. Né en 1979 pour combattre le régime carcéral de la dictature militaire, ce groupe signait alors l’alliance des détenus de droit commun et des détenus politiques. Il est, depuis, devenu le gang leader du trafic d’armes et de drogue au Brésil. En concurrence, un autre gang lui aussi 100 % brésilien : le Primeiro Comando da capital, dit PCC, né en 1993. L’efficacité et la puissance de ces gangs reposent sur « une organisation drastique, extrêmement hiérarchisée, où chaque décision se prend à l’unanimité des chefs qui les composent. Quand un individu signe pour un gang, c’est toute sa famille qui y entre », détaille Steve Bertrand, représentant de l’Ufap-Unsa en poste au centre pénitentiaire de Cayenne.
Une autre cinquantaine de ces caïds est issue de Familia Terror do Amapa (FTA), autre gang, créé lui il y a une dizaine d’années. Plus jeunes et d’une violence sans limite, ses membres sont souvent nés de parents brésiliens et guyanais contrairement au Comando vermelho et au PCC. Beaucoup moins disciplinés et ordonnés dans l’art du crime, ils sont présents dans tous les pans de la criminalité organisée, les jeux d’argent, la prostitution et la drogue.
Selon un ancien magistrat qui a quitté son poste récemment - « en Guyane, les années comptent double » souligne-t-il -, ces gangs constituent une menace majeure pour la Guyane, mais aussi pour la Métropole, voire l’Europe entière. « Elle a longtemps été sous-évaluée, car ces groupes sont restés en quelque sorte sous la ligne de flottaison. Le PCC, par exemple, a longtemps œuvré en forêt et s’est spécialisé dans le ravitaillement des sites illicites d’orpaillage. Ses activités sont moins visibles que l’assassinat et le vol à main armée pratiqués par la Familia Terror do Amapa, qui est moins structurée et plus dilettante que les autres gangs. On a d’ailleurs fait beaucoup de mal à la FTA au cours des derniers mois en arrêtant la plupart de ses chefs, qui sont aujourd’hui incarcérés à Cayenne », explique le magistrat.
Selon les chiffres de la Chancellerie, les affidés de ces trois gangs représenteraient 6 % des détenus du centre pénitentiaire de Remire-Montjoly, qui compte actuellement 1 064 individus (pour 600 places), dont 15 % sont brésiliens. Des Brésiliens « qui ne se mélangent pas forcément aux autres détenus et qui veulent se retrouver entre eux dans des quartiers spécifiques, souligne Steve Bertrand. Parmi eux, tous les membres de gangs n’ont pas été identifiés. Nous les pensons plus nombreux que ce qu’ils prétendent. Ils sont difficiles à reconnaître et à suivre. Ils peuvent par exemple recruter ponctuellement des hommes de main qui ne vont pas forcément intégrer l’organisation pour toujours. » Ce que confirme, à sa manière, la Chancellerie, qui affirme que « le renseignement pénitentiaire œuvre à l’identification des membres de ces factions qui optent pour des stratégies de dissimulation ».
« Ce sont des détenus extrêmement discrets et secrets qui se livrent à une guerre d’influence au sein de la prison. Ils peuvent, s’ils le veulent, faire naître des vocations parmi les autres détenus qui vont travailler pour eux à l’intérieur, puis à l’extérieur des murs, où il leur sera difficile de couper ce lien, à cause des menaces sur leur famille, poursuit Steve Bertrand. Pour l’instant, ils sont calmes. Mais, s’ils en décidaient autrement ou si leurs rangs venaient à grossir jusqu’à 200 membres, nous ne les tiendrions plus », affirme le syndicaliste, qui rappelle la vague de règlements de comptes entre gangs survenue en Guyane il y a moins d’un an. L’administration pénitentiaire a récemment choisi de mettre à l’isolement les plus gros gradés de ces gangs pour préserver la paix au sein de la population carcérale et éviter la création d’alliances et de stratégies communes entre concurrents.
La Chancellerie étudie également une politique de transfèrements de ces détenus vers les prisons de la métropole. Elle a entamé « des discussions pour aboutir à la conclusion d’une convention de transfèrement dans le cadre de la coopération bilatérale avec le Brésil ». Un transfèrement aurait déjà eu lieu dans un établissement de région parisienne et trois sont en attente. Ils ont été jusque-là systématiquement bloqués par le procureur de Cayenne, qui vient de partir pour d’autres fonctions en métropole.
Dans le monde judiciaire, on est convaincu aujourd’hui que les gangs brésiliens se tournent vers l’Europe pour y mener une politique d’expansion, alors que la criminalité organisée sud-américaine est en perte de vitesse en Amérique du Nord. « Beaucoup de Brésiliens demandent leur transfèrement en métropole, ce qui nous inquiète beaucoup », souligne un expert du trafic de stupéfiants. « Ils le demandent, poursuit-il, au nom d’une incarcération dans des établissements de longues peines, où la prise en charge n’est pas la même. Par exemple, en Guyane, il n’y a pas de travail en prison auquel ils peuvent prétendre. » Une fois sur place, les membres de ces gangs peuvent recruter des éléments localement et les structurer efficacement. « En moins d’un an, nous avons vu ces gangs prendre le contrôle du trafic de drogue au Portugal. Nous les savons déjà en contact avec les mafias italiennes pour nouer des alliances en matière de trafic d’armes et de cocaïne », souligne cette source.
« Compte tenu de leur organisation à huis clos et de leur étanchéité, je ne les vois pas nouer des alliances avec nos réseaux de criminalité organisée, souvent dominés par les mafias africaines et du Maghreb », estime Steve Bertrand. « Ils vont les dévorer tout crus, promet de son côté un spécialiste du trafic de drogue. Ces gangs entendent se structurer et tisser leur toile sur notre territoire. Les Brésiliens qui ont été incarcérés en France y sont tous restés. Nous en avons retrouvé certains à la tête de sociétés bidon de location de voitures et de logistique. Nous nous sommes laissé envahir par les mafias géorgienne et tchétchène, nous devons aujourd’hui résister aux gangs brésiliens forts de milliers de membres, qui comptent même en leur sein des chefs d’entreprise et sont soutenus par des flopées d’avocats. »
Pour endiguer le phénomène, encore faut-il être au niveau sur le plan pénitentiaire. Or la surpopulation carcérale atteint 167 % en Guyane, et les travaux pour un deuxième établissement, à Saint-Laurent-du-Maroni, n’ont toujours pas démarré. Comme si la France ne semblait pas mesurer à quel point les Antilles et les Caraïbes sont aux premières loges du trafic de stupéfiants et des vagues blanches de cocaïne. « Le contrôle de 100 % des vols entre la Guyane et la métropole a fait évoluer les itinéraires des mules, qui passent désormais par la Martinique avant de prendre leur vol pour Orly », souligne un expert de la lutte contre la drogue.
Ainsi, à la prison de Ducos, en Martinique, les surveillants pénitentiaires ont progressivement vu évoluer les profils des détenus en même temps que la criminalité organisée. « Les Antilles ont connu cette année des records en termes de saisies de drogues, mais aussi d’homicides. Cela échauffe les esprits en détention. La petite délinquance de droit commun se mélange à celle plus aguerrie du trafic de stupéfiants et chacun s’oblige jusqu’à l’extérieur de la prison. Aussi voyons-nous désormais les petits délinquants d’hier revenir en détention pour des faits de plus en plus graves. Or la surpopulation carcérale pèse lourdement sur cet établissement de 736 places qui accueille 1 030 détenus », souligne Stéphane Lordelo, délégué syndical de l’Ufap- Unsa Pénitentiaires à Fort-de-France. Si, pour l’instant, le phénomène de gang n’est pas relevé par le renseignement pénitentiaire, l’établissement compte une forte population pénale originaire du Venezuela, de Colombie, d’Équateur ainsi que de la Caraïbe anglophone. P. G.
Le Figaro - le 23 décembre 2024