Luxembourg : la mission des visiteurs de prison

Deux bénévoles de l’Association luxembourgeoise des visiteurs de prison (ALVP) nous dévoilent les coulisses de leur mission, très singulière.

Depuis 20 ans, l’Association luxembourgeoise des visiteurs de prison (ALVP) apporte une écoute, sans jugement, aux détenus des prisons du Grand-Duché. Une trentaine de bénévoles, des hommes, des femmes, des psychologues, retraités, juristes ou anciens avocats, investissent les salles du parloir des geôles du pays pour briser la solitude des détenus.

Éloignés de leur famille, nombreux d’entre eux ne reçoivent aucune visite. Bien loin de l’image des séries américaines, où les entretiens se font derrière une vitre et par téléphone, les visites en prison restent, pour les membres de cette ASBL, des moments souvent «difficiles».

Depuis un peu plus d’une dizaine d’années, vous êtes visiteurs de prison au sein de l’ALVP. Pourquoi, à l’origine, avez-vous souhaité rejoindre cette association?

Francis Detaille : J’ai eu la chance, ou la malchance, de rencontrer un homme qui a passé 20 ans en prison. Par curiosité et parce que le sujet m’intéressait, j’étais allé, à l’époque, voir le spectacle qu’il donnait à Luxembourg. Il y parlait de sa vie en prison et des conditions de son incarcération. Je me souviens qu’après la séance, nous avions beaucoup parlé. Il m’avait confié que s’il était encore en vie aujourd’hui, c’était grâce aux visiteurs de prison. C’est une phrase qui a tout de suite résonné en moi. À l’époque, je travaillais encore, et j’avais envie de m’investir dans un milieu très éloigné du mien et qui manquait totalement d’humanité.

Nico Hirsch : Pendant plusieurs années, j’ai étudié la criminologie sans pouvoir la mettre directement en pratique. Le bénévolat a toujours fait partie de ma vie, alors forcément, le monde associatif des visiteurs de prison m’attirait.

Quel est le rôle d’un visiteur de prison?

N. H. : Nous sommes là pour écouter les détenus, comprendre leurs problèmes, leur donner des conseils, et cela sans aucun jugement. On peut dire que c’est une sorte de confessionnal. Pendant l’entrevue, nous ne devons pas endosser le rôle d’un avocat, d’un psychologue ou d’un psychiatre. Nous devons rester à notre place. Cela suppose également que nous ne faisons pas le relais avec les familles.

F. D. : Pendant les entretiens, les détenus arrivent à être eux-mêmes, parce qu’on est seuls avec eux. C’est quelque chose d’important dans leur processus de reconstruction. Tout ce qui est dit au parloir est confidentiel. D’ailleurs, ce sont eux, et seulement eux, qui demandent à nous voir. Nous sommes également totalement indépendants de l’administration pénitentiaire. Nous pouvons uniquement intervenir, si nous remarquons qu’un détenu encourt un danger au sein de la prison ou pour lui-même.

Avez-vous connaissance du dossier pénal du détenu?

F. D. : On ne connaît rien de lui, à part son nom et la langue avec laquelle il s’exprime. L’association adapte également le type de détenus avec le profil de visiteur. Par exemple, dans notre association, certains ne souhaitent pas être mis en relation avec des personnes qui ont commis certains faits de violence (…). Généralement, en ce qui me concerne, durant la deuxième ou troisième visite, les détenus nous ont raconté leur vérité. Moi, j’accepte leur histoire et je ne cherche pas à en savoir plus (…). Il y a parfois des histoires très lourdes. Cela peut être des choses très compliquées à entendre. Il m’est déjà arrivé, après une visite, de rester dans ma voiture pendant un quart d’heure pour essayer de souffler un peu.

N. H. : C’est pour cela que nous avons des psychologues au sein de l’association. Pour nous aider, nous aussi. Car, il faut le dire, c’est loin d’être une partie de plaisir.

Vous évoquez l’aspect psychologique. Êtes-vous formés en amont pour réaliser ces entretiens?

F. D. : L’ALVP organise des formations que nous sommes obligés de suivre dans le but d’obtenir notre agrément de visiteur de prison et pour pouvoir le conserver.

N. H. : Avant de se rendre à sa première visite, il faut être membre de l’association pendant une année. Il faut aussi participer aux réunions mensuelles pour pouvoir continuer à être visiteur. Nous faisons aussi des formations spécifiques où nous réalisons des séances d’entraînement, avec des anciens et de nouveaux membres. Tout est très bien encadré.

De quoi parlez-vous pendant vos visites?

F. D. : Tout dépend de la fréquence et de la longueur (NDLR : un entretien dure généralement de 30 minutes à une heure), mais aussi de la relation que nous avons nouée avec le détenu. Avec certains, on peut discuter de football, parler d’un film ou d’un livre. C’est très varié. Eux nous font souvent part de leurs problèmes au sein de la prison. Cela peut être leurs conditions de vie, l’évolution de leur dossier, un conflit avec un détenu ou un gardien. Parfois, ce sont des choses futiles, mais qui prennent vite des proportions énormes. Car en prison, tout est amplifié. C’est un monde totalement différent du nôtre, extrêmement codifié. D’ailleurs, certains veulent y rester ou font tout pour y retourner, parce qu’une fois à l’extérieur, ils n’ont plus de repères.

N. H. : C’est, d’ailleurs, je pense, le plus grand défi de l’administration pénitentiaire. Car en plus d’exécuter les peines, elle doit aussi préparer au mieux la sortie des détenus pour justement éviter le retour en prison.

Inévitablement, il se crée des liens

Quel entretien vous a-t-il le plus marqué?

F. D. : Pour moi, c’était le premier. Quand nous mettons les pieds dans une prison et que nous sommes amenés devant un détenu, nous ne sommes pas très à l’aise. Pour cette première visite, j’étais tombé sur quelqu’un qui n’avait pas du tout envie de me voir. Cela fait maintenant neuf ans qu’il est sorti. Et, nous sommes toujours en contact aujourd’hui. Souvent, nous gardons certains liens avec des détenus qui ont réussi à se reconstruire et avoir une vie sans délinquance. Cela fait plaisir de voir que la réinsertion fonctionne. Même si ce n’est pas notre but premier, nous, en tant que visiteurs, de suivre les détenus après la prison.

N. H. : Quant à moi, mon premier entretien s’était également mal passé. Un détenu voulait absolument voir une visiteuse. Je lui répétais que ce n’était pas possible. Il a commencé à s’énerver et nous n’avons pas pu continuer. Mais dans la majeure partie des cas, ça se passe très bien et cela peut durer très longtemps, s’il s’agit de longues peines. Inévitablement, il se crée des liens. Et dès que les détenus n’ont plus besoin de notre écoute, ils peuvent arrêter à tout moment. Mais très souvent, ils nous attendent avec hâte.

Le but de cette association : briser la solitude des détenus. Photo : philippe reuter

Le quotidien - le 11 mars 2025

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