Le nouveau ministre de la Justice veut construire plus de petites prisons, afin que les peines les plus courtes soient exécutées. Une recette qui ne réglera pas forcément le sujet de la surpopulation carcérale, alertent les défenseurs des détenus.
Darmanin et les prisons à taille humaine : une idée éprouvée et décriée
— framafad paca corse (@WaechterJp) December 28, 2024
Le nouveau ministre de la Justice veut construire plus de petites prisons, afin que les peines les plus courtes soient exécutées. @libe pic.twitter.com/bJ2T6YzgLh
• Par Juliette Delage
C’est Noël et Gérald Darmanin a débarqué au centre pénitentiaire de Liancourt, dans l’Oise, les bras chargés de cadeaux. A peine vingt-quatre heures après son arrivée au ministère de la Justice, le tout nouveau Garde des sceaux, dont on connaît l’hyperactivité médiatique, a dit, mercredi, vouloir «nettoyer les prisons de toutes les difficultés que vivent les agents pénitentiaires». «Ça sera difficile […] et ça prendra sans doute du temps, mais j’y mettrai tous les moyens», a-t-il déclaré devant les caméras de BFM TV et de l’AFP. Privé de gouvernement pendant trois mois, le Nordiste resté quatre ans, deux mois et quinze jours à Beauvau, a récupéré les clés de la place Vendôme alors que la France dépasse depuis le 1er novembre le cap historique et symbolique des 80 000 détenus, faisant grimper le taux d’occupation à 128,5 %.
Certes, à Liancourt, le nouveau ministre de la Justice a affirmé qu’il souhaitait que les prisons ne soient plus «un lieu de la reproduction du crime», où des agents pénitentiaires sont «agressés» et soumis à des pressions «extrêmement fortes», et où des détenus «continuent leurs trafics». Il a évoqué la création de prisons «à taille humaine», au cahier des charges allégé «débureaucratisé», afin d’accueillir les condamnés à des peines courtes. «Je suis très sensible à ce qu’elles soient exécutées», a-t-il insisté, prenant soin de travailler son image de fermeté. Interrogé jeudi sur le plateau de TF1, il a répété les mêmes formules, recyclant le concept qu’il avait créé à l’Intérieur «d’opération place nette», pour lutter contre la circulation des téléphones et stupéfiants en prison. Ce n’est pas une surprise : le parcours et la structure politique de Gérald Darmanin baignent dans le tout sécuritaire. Mais la situation des prisons est à ce point désastreuse que l’on pouvait attendre d’un ministre de la Justice de réelles pistes politiques de lutte contre la surpopulation carcérale.
Bouée. C’était une promesse du candidat Macron en 2017 : construire 15 000 places de prison. Censé atterrir en 2027, ce plan est «à la peine», a concédé en novembre, au 20 heures de France 2, Didier Migaud, furtif prédécesseur de Gérald Darmanin. Seulement 42 % du plan devrait être atteint en 2027, la totalité pourrait l’être en 2029 «dans le meilleur des cas», au prix d’importants efforts budgétaires. Difficile dès lors de ne pas voir ces plus petites prisons comme une bouée de sauvetage : plus rapides et moins onéreuses à construire, destinées à des détenus jugés moins dangereux, elles pourraient aussi être politiquement plus faciles à caser, face à des élus locaux et des riverains souvent réticents.
D’ailleurs, ces petites prisons n’ont rien de nouveau, puisqu’il existe «environ 60 maisons d’arrêt avec moins de 200 places, toutes suroccupées», où sont incarcérées les personnes en détention provisoire ou condamnées à des peines inférieures à deux ans, rappelle à Libération Dominique Simonnot, contrôleuse générale des lieux de privation de liberté. «Tant mieux si on privilégie des petites prisons plutôt que ces paquebots ingérables construits très loin des villes, affirme-t-elle. Il est plus facile pour les surveillants d’y créer des liens avec les détenus, d’y préparer leur réinsertion et ainsi de limiter la récidive.» Avant de mettre en garde : «Si ces prisons à taille humaine permettent de réduire les taux d’occupation dans les maisons d’arrêt, on peut s’en réjouir. Mais si elles sont construites pour augmenter encore la population carcérale, c’est une erreur.»
«Dévastateurs».«Sous couvert de prison à taille humaine, le ministre de la Justice ne cherche rien d’autre que systématiser l’incarcération, réprouve sévèrement Jean-Claude Mas, directeur de l’Observatoire international des prisons, une association qui veille au respect des droits des personnes détenues. On n’est pas dans l’humanité mais dans comment faire pour enfermer encore davantage.» Lui aussi reconnaît que «des prisons à tailles humaines moins sécuritaire font partie des pistes qu’il faut évoquer», mais qu’elles n’auraient aucun sens si elles ne s’inscrivent pas dans une politique pénale visant une diminution de la détention, notamment à travers des peines alternatives. «L’urgence, c’est la surpopulation carcérale, insiste Jean-Claude Mas, soulignant l’importance de la mise en place d’un mécanisme de régulation carcéral contraignant. Continuer de considérer que la prison est la peine de référence sans se poser la question des effets dévastateurs de cette surpopulation sur la réinsertion et les risques de récidives, c’est se tromper de problème.»
Libération - le 27 décembre 2024