Peut-on sortir du populisme pénal? (1/3)

Alors que les prisons françaises battent des records historiques de population carcérale, le pouvoir poursuit dans la surenchère de lois répressives. Un mouvement que rejoignent d'autres pays dirigés par l'extrême droite.


Il faut réagir fermement à cette dégradation de l'espace public démocratique, et maintenir une vision élargie et plurielle de la société.

par Denis SALAS

Magistrat et essayiste


Lutter contre le populisme pénal suppose de savoir ce dont il est le nom : une idéologie cohérente qui appelle à punir en s'appuyant sur le « peuple», la dénonciation des institutions non élues et l'instrumentalisation de la victime. C'est ainsi qu'à la suite du meurtre d'une jeune femme dans le bois de Boulogne par un immigrant le ministre de l'lntérieur, Bruno Retailleau, a entrepris de durcir notre « arsenal pénal » en déclarant: « L’État de droit n'a rien de sacré et d'intangible», tout en ajoutant : « J'agirai en mémoire de Philippine. » Tel est un discours qui invoque l'intolérable souffrance d'un peuple de victimes opprimé pour poursuivre les individus dangereux tout en dénonçant un juridisme paralysant.

Ce discours que Nicolas Sarkozy avait inauguré est devenu un marqueur des droites, qui se livrent à une surenchère permanente dès qu'un fait médiatique relance la machine à punir. Les meurtres de Thomas à Crépol (Drôme) et tout récemment d'Élias à Paris pour un vol de portable conduisent, à la faveur d'une médiatisation délibérée, à durcir le Code pénal des mineurs. Ce sont deux figures du populisme pénal qui s'offrent à la vindicte publique : l'étranger « inassimilable » et l'adolescent ingouvernable. Comment lutter contre ce discours? Une première réponse consiste à rétablir dans le débat public notre capacité d'analyse par-delà les interprétations tendancieuses. Le populisme pénal, qui repose sur la disqualification des institutions et des sources de connaissance au nom du bon sens d'un «peuple» seul porteur du savoir, peut être démenti par un rappel des faits : la baisse notable des mineurs auteurs de faits graves, qui, par ailleurs, sont une infime minorité des auteurs d'homicide dans notre pays {environ 6%). La surexploitation des faits criminels par le discours d'extrême droite dans le cas du meurtre de Thomas à Crépol où il a été question de « francocide » ou de « guerre ethnique » est, par ailleurs, démentie par l'enquête judiciaire, qui a abandonné la thèse de l'expédition punitive motivée par la haine raciale. Mais l'a-t-on assez rappelé ? Le populisme pénal se nourrit aussi du ressentiment victimaire et délaisse la victime réelle. Il exalte une victime fantasmée et vindicative alors que les victimes demandent justice et réparation.


Il ne faut pas renvoyer au peuple ses peurs mais plutôt ses interrogations.


Voilà pourquoi la victime est à la fois une simple ressource rhétorique pour ce type de discours et non une fin en soi. Cette opposition entre un peuple imaginaire et une société à la fois diverse et singulière est une bataille à mener. L'a-t-on assez dit ? Nous devons réagir fermement à cette dégradation de l'espace public démocratique sous un populisme ruineux et maintenir une vision élargie et plurielle de la société. Ce qui implique de lutter contre une pathologie de la démocratie qui détruit ses défenses immunitaires, subvertit son langage et affaiblit ses institutions. Encore faut-il pour cela ne pas renvoyer au peuple ses peurs mais plutôt ses interrogations et renouer avec l'implication citoyenne en lui permettant de peser sur les choix collectifs.


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Le compagnonnage de gouvernements d'extrême droite européens dans le moment punitif français dévoila la vraie nature du pouvoir en place.

par Didier FASSIN

Professeur au Collège de France et à l’Institute for Advanced Study de Princeton


A lire

La Volonté de punir : essai sur le populisme pénal, de Denis Salas, Pluriel, 2010.

Punir. Une passion contemporaine, de Didier Fassin, Seuil, 2017.

Le Déni du viol. Essai de justice narrative, de Denis Salas, Michalon, 2023

A la fin des années 2010, la France était le seul pays de l'Union européenne dont la population des prisons s'accroissait. Après trois décennies d'inflation carcérale dans la plupart des pays européens, parmi lesquels seuls la Scandinavie et, plus tardivement, l'Allemagne et les Pays-Bas échappaient à cette vague, une inversion de tendance était perceptible partout. Le cycle punitif que le monde occidental avait connu, dans le sillage du Royaume-Uni de Margaret Thatcher et des États-Unis de Ronald Reagan, et qui n'était nullement lié à une recrudescence de la criminalité, au contraire en déclin progressif, semblait se clore. La France, elle, continuait, presque chaque mois, dans une indifférence presque totale, à battre ses propres records du nombre de personnes incarcérées, conduisant à une surpopulation des prisons sans équivalent depuis le milieu du xxe siècle. Or, pas plus qu'ailleurs, cette évolution ne correspond à une aggravation du taux de délits et de crimes qui, pour l'essentiel, demeure stable, voire recule, qu'il s'agisse des violences contre les personnes ou des atteintes aux biens, tandis que le sentiment d'insécurité ne connait pas non plus de variations significatives. Les raisons en sont tout autres : création permanente de nouveaux délits, allongement important des peines pour nombre d'infractions, progression de la comparution immédiate dont les sanctions sont plus lourdes que la procédure normale et augmentation de la détention provisoire qui concerne des personnes présumées innocentes. Deux logiques sous-tendent ces raisons. L'une est sociologique, c'est l'intolérance croissante à l'égard de certaines transgressions de la loi, indépendamment de leur gravité. L'autre est politique, c'est le populisme pénal, exigeant toujours plus de sévérité. Elles s'alimentent mutuellement, le populisme pénal se légitimant comme réponse à une intolérance qu'il nourrit de sa rhétorique répressive. On ne peut cependant pas comprendre cette double logique si l'on ne considère pas la mécanique inégalitaire qui en est le moteur. L'intolérance comme le populisme pénal concernent surtout des infractions commises par les milieux populaires et les minorités ethno-raciales. Ainsi, dès le début des années 2000, les condamnations pour usage et possession de cannabis se sont multipliées, visant les catégories modestes, bien que les enquêtes ne montrent ni progression ni différenciation sociale dans la consommation, tandis que les condamnations pour délinquance économique et financière reculaient, malgré l'augmentation des infractions établies par les services de police.

Les actuels ministre de l'Intérieur et garde des Sceaux se sont lancés dans une nouvelle surenchère punitive. li est vrai que la France vient d'être rejointe dans cette voie par plusieurs pays où l'extrême droite gouverne directement ou indirectement, telles l'Italie, la Hongrie, la Croatie et même la Suède. Ce compagnonnage dans l'injustice pénale n'a rien de rassurant. il dévoile la vraie nature du pouvoir en place.


Les condamnations concernant le cannabis se sont multipliées, visant les catégories modestes.

L’Humanité - 12 février 2025

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