Dans les yeux d’un surveillant pénitentiaire

Dans sa chronique hebdomadaire, Christine Kelly (@leJDD) donne la parole à un jeune homme de 22 ans qui a choisi la difficile voie de l’administration pénitentiaire. Demain, il devra peut-être accueillir le meurtrier de Louise…


Christine Kelly

Owen L. a passé sa première nuit en prison cette semaine. Le meurtre atroce de la petite Louise a profondément bouleversé la France. L’insécurité qui règne dans le pays suscite émotion et crainte, chaque jour apportant son lot d’agressions au couteau, de meurtres et de jeunes en détresse, qu’ils soient victimes ou coupables. Louise ne reviendra plus. Son sourire n’illuminera plus jamais le visage de ce « petit ange » qui n’a rien fait de mal et ne méritait pas de mourir. La douleur de ses parents est sans doute infinie : Louise n’avait même pas eu le temps d’apprendre à vivre, elle ne reviendra jamais. Owen L., quant à lui, en attendant d’être jugé, commence sa nouvelle vie à 23 ans, derrière les barreaux.

Mickael E. a pris la décision de passer le reste de sa vie en prison. Âgé de 22 ans, il a réussi le concours et s’est formé pour devenir surveillant pénitentiaire. On peut s’interroger sur ce qui pousse un jeune à qui l’avenir sourit à choisir volontairement cette voie. Il explique que plusieurs membres de sa famille ont fait ce choix. Pour lui, cela représentait l’une des meilleures options pour se forger un destin, afin d’éviter de sombrer dans l’oisiveté et la violence qui frappent sa région. Mickael a voulu construire son avenir et cet avenir, c’est la prison.

Il a quitté sa région pour venir à Agen se former à l’École nationale d’administration pénitentiaire, le seul établissement public de formation initiale pour tous les personnels pénitentiaires.

Mickael aime son métier. Il arrive au travail à 6 h 45, badge, se change, et l’appel des détenus commence. L’administration pénitentiaire est très hiérarchisée. Mickael est surveillant stagiaire et au-dessus de lui se trouvent le surveillant, le brigadier, puis le premier surveillant, responsable de toute la détention. Dans chaque bâtiment de la prison, il y a un officier et un officier adjoint. Les maîtres-mots et consignes sont l’adaptation : s’adapter à la prison, à chaque établissement, à chaque bâtiment. Certains chefs d’établissement sont plus ou moins sévères, explique Mickael. La hiérarchie et la sévérité au sein de l’administration pénitentiaire existent également parmi les détenus.

« Les Corses m’impressionnent. Il faut les voir pour comprendre. Ils sont très respectés, calmes et polis. Toujours très propres. Il est difficile de soupçonner la gravité de leurs actes. Nous n’avons pas accès à leur dossier, mais lorsque nous découvrons leur parcours, il est strictement impossible d’imaginer ce qu’ils ont fait. Ils sont à part, en général sans heurts et sans soucis. » Ils sont minoritaires. « Dans la prison, celle où je suis en tout cas, il n’y a quasiment que des Arabes », précise Mickael. Il ajoute que ceux qui dominent la hiérarchie des prisonniers, respectés par les autres, sont souvent ceux qui ont le plus d’argent à l’extérieur. Cela signifie généralement plus d’armes. Les détenus se connaissent entre eux et se respectent. En prison, le pouvoir, c’est l’argent. Au bas de l’échelle, on trouve ceux que l’on appelle les « indigents », ceux qui n’ont pas d’argent, souvent des clandestins, Roumains ou Algériens. Parmi eux, certains prétendent avoir 20 ans alors qu’ils en ont 40. On les appelle les « X se disant ». Ils sont les plus difficiles à gérer, souvent vociférants et provocateurs.

« Un soir, alors que je faisais la surveillance de nuit, j’ai entendu un petit bruit, un bourdonnement métallique persistant, raconte le jeune homme. Je cherchais mais je ne voyais rien. Mes collègues ont lancé une alerte aux drones, et une fouille a été programmée, révélant la présence de sept téléphones portables et même de commandes McDonald’s livrées dans le bâtiment. Notre système anti-drones signale les drones mais ne les empêche pas d’arriver… »Mickael raconte que dans toutes les prisons, des téléphones portables circulent. Ceux qui ont les moyens financiers peuvent presque tout obtenir. Régulièrement, il en récupère dans l’exercice de ses fonctions. Ces téléphones arrivent généralement par drone.

« Il est difficile de trouver la bonne distance et le bon ton avec les détenus », poursuit Mickael qui se montre toujours calme, avenant et généreux. Il dévoile comment il a pu presque se lier d’amitié avec un détenu. « Il s’adressait à moi dès qu’il avait besoin d’un service, toujours dans le cadre de mes fonctions. Un jour il m’a demandé : “Peuxtu m’apporter quelques petits paquets de l’extérieur ?” J’ai dû lui faire comprendre que c’était la dernière fois qu’il abordait un sujet en dehors des limites professionnelles. Le détenu s’est excusé. Il avait tenté. »

« Nous pouvons risquer notre vie à tout instant »

« Les détenus en prison sont généralement polis, sauf pour les clandestins et ceux qui ont commis de petits délits, souvent en détention pour deux ou trois mois. Ils ont souvent des addictions et sont instables. Mais les grands criminels, les assassins restent calmes dans leur cellule tant que l’on ne dépasse pas les bornes avec eux. Les détenus clandestins connaissent mieux la loi que nous. Les représentants du Défenseur des droits viennent régulièrement discuter avec eux pour leur enseigner les limites et les inciter à se plaindre des surveillants. Nous pouvons risquer notre vie à tout instant. »

Mickael, 22 ans, jeune gardien de prison, croit en la France, un esprit patriotique dans le respect des autres. Devant lui se dressera peut-être, demain, un jeune homme de son âge qui pourrait être le meurtrier barbare d’une gamine de 11 ans. Avec la crainte d’être celui qui accueillera ce monstre, envers lequel il devra faire preuve de civilité. Son destin, c’est la prison, cet autre versant de notre société.

Le JDD - dimanche 16 février 2025

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